Translation au Palais de Tokyo – le jeu de pistes des M/M

Au Palais de Tokyo, du 23 juin au 18 septembre 2005

Tantôt admirés, tantôt décriés pour leur esthétique baroco-tendance, les M/M se sont hissés, en une dizaine d’années, au rang de stars du graphisme. Pour « Translation », ils s’improvisent auteurs d’exposition et entremêlent leurs précédents travaux aux bijoux de la collection Dakis Joannou.

Eric Troncy l’avait préfiguré à travers sa Trilogie clinique (1) et mentionné, en 2003, dans son catalogue Collustre : il est temps pour le curateur de fuir le bourbier des expositions thématiques, de s’accorder davantage de libertés et d’offrir au public des visions artistiques plus personnelles. Il doit dépasser le banal alignement d’œuvres confinées en white cube, et envisager sa manifestation comme un moment unique et exaltant, un « facteur d’envol ». En tant qu’auteur, il se doit de fabriquer des contextes ouverts en émancipant les œuvres et en créant des liens subjectifs entre elles. Au final, sa présentation s’apparente à un labyrinthe, un vaste display – littéralement « étalage » – ponctué de jalons visuels non interprétatifs (œuvres d’art, produits design, paroles de chansons…) allouant une pluralité de pistes de réflexion. Loin d’être évidente, cette démarche n’est réellement envisageable que si son auteur a suffisamment bien assimilé les différentes propositions visuelles qui l’entourent – mode, graphisme, pub… – et structurent nos envies.


Deux graphistes superstars

Indéniablement, ces préoccupations trouvent un écho retentissant chez Michael Amzalag et Mathias Augustyniak, plus connus sous le pseudonyme de M/M (Paris). Il serait même tentant d’écrire qu’à travers leur opéra visuel, ils donnent une nouvelle impulsion à la pensée d’Eric Troncy. En faiseurs d’images accomplis, ils dépassent l’approche personnelle du commissaire aguerri par la périlleuse mise en espace de leurs propres travaux au sein d’une sélection d’œuvres d’exception. Rompant avec les convenances muséales traditionnelles, ils endossent une double casquette – celle de metteur en scène et d’artiste – et, d’une certaine manière, entrent en compétition avec les œuvres. D’où l’impression souvent ressentie par les visiteurs d’assister à une exposition spectacle aussi originale que mégalomaniaque.

Qui sont les M/M (Paris) ? Des graphistes, des artistes ? Sans doute, les deux. Issus des prestigieux Arts décoratifs, ils fondent, en 1992, leur propre studio et rencontrent rapidement le succès dans l’industrie musicale (pochettes de disque pour The Micronauts, Björk, Etienne Daho…, le clip « Une chaise à Tokyo » pour Benjamin Biolay – online), le secteur muséal (catalogues du Capc Bordeaux, de la collection du Centre Pompidou…) et lors de collaborations artistiques (dans le domaine de la mode avec Yohji Yamamoto, Jil Sander, Jeremy Scott… et celui de l’art contemporain avec Dominique Gonzalez-Foerster, Pierre Huyghe et Philippe Parreno). Associés dès les prémices au Palais de Tokyo – notamment avec la création de la typographie Tokyo Palace exploitée dans le site Internet initial, les premiers catalogues… – ils ne cessent de rester fidèles au centre ; depuis le mois d’avril, les pictogrammes de la Tokyo Palace sont hissés au rang d’icônes monumentales le long de la Seine…

Partiellement ré-agencé pour Translation, le remarquable cadre de la grande nef apparaît sous un nouveau jour. Le rajout d’une cimaise ainsi que de quatre box de hauteurs variables – au sol recouvert de moquette grise et aux motifs géométriques abstraits (celle conçue pour le très branché café parisien, l’Etienne Marcel) – brisent la traditionnelle linéarité de l’espace, favorisent l’errance et titillent notre esprit de découverte.


Mettre en lien l’art, la mode et le graphisme

Tapissées sur la quasi-totalité des murs, les affiches des M/M (Paris) entrent en résonance directe avec les œuvres égrainées. Au risque de les étouffer ou de soustraire certains aspects de leur complexité, l’union des deux tente d’entrouvrir de nouvelles perspectives. Certains aspects sont mis en avant, tandis que d’autres tombent de manière quasi inéluctable au second plan…

Parfois, les parallèles semblent remarquables par leur évidence et leur justesse. C’est notamment le cas avec les mannequins d’une campagne publicitaire de Calvin Klein formulant une intéressante perspective à la très cérémonieuse vue du Palazzo Ducale de l’Italienne Vanessa Beecroft. Peuplée de séduisants mannequins dévêtues, la scène à l’atmosphère raffinée et suspendue s’accorde agréablement à l’esthétique plus dynamique des réclames ; dans les deux cas, émergent un érotisme ambiant, une perte d’individualité, une répétition des corps et un même phénomène de voyeurisme. Tout aussi stimulante, l’association des affichettes réalisées pour Balenciaga et de la robe faussement africaine de Yinka Shonibare laisse transparaître de piquantes considérations sur l’univers de la mode…

A certains instants, le jeu de pistes se complexifie : ce n’est plus une seule campagne publicitaire mais tout un panache d’affiches qui accompagne sémantiquement et esthétiquement une même pièce. L’assemblage exige alors du visiteur de prêter une attention toute particulière et de combiner les différents éléments pour dépasser la joliesse visuelle et donner sens à l’environnement. L’étrange navette de Guo-Qiang Cai se retrouve significativement insérée entre la partie centrale du très futuriste décor d’Antigone (pièce jouée à l’Opéra National de Montpellier en mars 2004 et au Théâtre du Châtelet le mois suivant), d’affiches au titre évocateur You are a Democrartist et d’autres promouvant le Cosmodrome de Dominique Gonzalez-Foerster. Pour quiconque a vu ce spectacle-environnement, les posters ré-actionnent mécaniquement des souvenirs, des sonorités de Jay Jay Johanson, des cascades lumineuses de fêtes foraines au sein de cette salle à la tonalité grisâtre…

Enfin à d’autres moments, les liens sont beaucoup plus discrets. Face à F.O.B., la sculpture néo-géo d’Ashley Bickerton, sont sagement juxtaposées des affiches du Théâtre de Lorient (1997-2005). Quels rapports formuler ? Peut-être sont-ils absents ? Et si cet espace était à considérer comme un instant transitoire, un moment plus ouvert ?


A travers leur exposition, les M/M (Paris) re-séquencent leurs propres travaux et leur allouent une nouvelle vie : collés en fondu enchaîné avec les joyaux de Dakis Joannou, ils semblent intégrer une méta œuvre – plastique, fluide et sensible – et ainsi gagner une inhabituelle dimension artistique. Au spectateur attentif de ne pas tomber dans le piège tendu par l’exposition spectacle ; c’est-à-dire de savoir savourer l’homogénéité du montage tout en distinguant l’art du langage de la mode et du graphisme (l’exercice n’est pas évident dans nos sociétés capitalistes emportant toutes ces pratiques dans un fantastique maelström)… A lui également de percevoir les multiples liens entre les composantes de l’exposition, de se fabriquer sa propre vision, son récit personnel.


(1) La « Trilogie Clinique » est composée de « Dramatically Different » (Le Magasin, Grenoble, 1997), « Weather Everything » (Galerie für Zeitgenössische Kunst, Leipzig, 1998) et de « Collustre » (Collection Lambert en Avignon, été 2003). Empruntant des noms de crème antiride, les trois expositions mettent en exergue le pouvoir grandissant des marques dans le champ de l’art contemporain.


Article initialement publié sur Fluctuat le 11 juillet 2005

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