Translation au Palais de Tokyo – je rêve d’un autre monde

Au Palais de Tokyo, du 23 juin au 18 septembre 2005

A l’invitation du Palais de Tokyo, les M/M mettent en scène un ensemble d’œuvres altermodernistes appartenant à l’une des six plus importantes collections privées d’art contemporain, celle du Grec Dakis Joannou. Un événement. Visite guidée.

A l’instar de ses illustres compatriotes Onassis et Goulandris, le promoteur grec Dakis Joannou développe avec passion sa collection d’œuvres d’art. Ami de nombreux plasticiens tels que Jeff Koons, il se dote rapidement d’un foisonnant ensemble, qu’il répartit à Athènes entre sa villa et la fondation Deste (inaugurée par ses soins en 1983). Son goût le porte tout particulièrement vers les avant-gardes – il possède, entre autre, une version de l’illustre Fontaine de Marcel Duchamp – et l’art postmoderne. Bien plus qu’une banale opération spéculative, collectionner constitue pour lui une occasion unique de sans cesse dépasser l’uniformisation culturelle et d’aborder des territoires insoupçonnés.

Séduits par l’opulence de la collection de Dakis Joannou – entraperçue lors de l’exposition « Monument to now » (2004-05, Fondation Deste) – les trois emblématiques commissaires du Palais de Tokyo (Nicolas Bourriaud, Jérôme Sans et Marc Sanchez) formulent le souhait d’en réactiver la partition visuelle. Assez rapidement, ils obtiennent le consentement du collectionneur et opèrent une sélection d’œuvres phares de vingt-deux artistes connus pour leurs positions « altermodernistes ». Actifs depuis une vingtaine d’années, la plupart d’entre eux ont quitté leur patrie, résident désormais à New York et prennent comme référence l’art occidental pour ensuite s’en détacher. Ils se penchent sur les particularismes culturels, s’attaquent aux idées reçues ainsi qu’aux produits présupposés « exotiques » et sabordent les mythes merveilleux des sociétés occidentales.

Œuvre pionnière au sein de cet éventail pluri-culturaliste, Translation (1966) de l’artiste conceptuel américain Joseph Kosuth présente, sur un ensemble de panneaux, la définition du verbe ‘traduire’ déclinée en cinq langues. Dans chaque société, le concept existe, mais sa définition diverge légèrement ; chacun le saisit à sa manière, le définit avec ses propres codes…


Deux regards anglo-nigérians

Tous deux de culture nigériane et résidant à Londres, Yinka Shonibare et Chris Ofili formulent de subtils parallèles entre techniques traditionnelles et occidentales. Le premier travaille à partir de tissus dits « africains » et démasque de perturbants schémas économiques idoines au post-colonialisme britannique. Si à première vue, sa robe Dressing Down (1997) semble typique de la mode africaine, la réalité est tout autre. Cousu à Manchester et imprimé avec une technique indonésienne, le vêtement est finalement exporté en Afrique via les Pays-Bas… Le second, Chris Ofili (Turner Prize 1998), s’essaye à développer une nouvelle esthétique africaine à partir d’une gamme colorée réduite (vert, rouge et noir), d’une technique picturale pointilliste – similaire à l’art pariétal zimbabwéen – et d’excréments d’éléphants, servant de socles. De format monumental, sa peinture Afronirvana enchevêtre paillettes et épingles sous une couche de résine polyester translucide. De près, le visiteur se perd dans les méandres de la surface de cette perturbante mosaïque. De loin, il perçoit une femme aux lèvres charnues faisant sensuellement face, dans un paradis terrestre, à un homme aux allures de sorcier (l’image est tirée d’une pub observée lors d’un voyage à Trinidad). Chacun se fera son opinion sur cet art à la fois jeune et rafraîchissant : s’agit-il de caricaturer les a priori portés sur la négritude ou au contraire de célébrer la différence ?


L’art asiatique, entre tradition et modernité 

Au sein de cette sélection, l’Asie apparaît comme le continent le plus tiraillé entre tradition et modernité. Dans son court métrage Passage (2001), la cinéaste iranienne Shirin Neshat témoigne de la complexité des rituels funéraires islamiques. Sur un fond musical de Philip Glass, une fillette s’agenouille devant un monticule et construit la base d’un foyer. Au même moment, les hommes forment une colonne et portent le corps d’un défunt, tandis que les femmes, vêtues de tchadors et disposées en cercle, grattent obstinément le sol rocailleux. Isolés et complémentaires, les deux groupes sexués endossent leur rôle et rejouent des chorégraphies remontant à des temps immémoriaux. Au moment de leur réunion, deux murets s’enflamment symboliquement et laissent échapper des arabesques de fumée. Avec une maîtrise de cadrage et de mise en scène très occidentale, Shirin Neshat offre un regard particulièrement attendrissant sur la terre de misère de son enfance. Avec brio, elle fait surgir les différences sociétales qu’elle découvre lors de son exil californien, notamment l’opposition binaire hommes/femmes persistant dans les sociétés patriarcales.

Avec un tout autre regard, les artistes d’Extrême-orient privilégient les réflexions sur les échanges avec l’Occident ainsi que sur les rapports entre culture traditionnelle et sophistication technologique. La navette spatiale The Dragon has arrived (1997, Lion d’or à la 48ème Biennale de Venise) du Chinois Cai Guo-Qiang évoque – tant par sa forme que son matériau, le bois – les pagodes bouddhistes. Par son allure fière, presque arrogante, elle stigmatise également la volonté de l’ogre chinois de rivaliser avec le monde capitaliste (elle est conçue à l’époque de la mise en place du programme gouvernemental de missiles spatiaux). Tout aussi déterminé, le chef de file de la génération manga Takashi Murakami cherche à se dégager de l’esthétique télévisuelle occidentale et produit un art made in Japan (le « superflat ») particulièrement sensible et léché. Sexué et doté de greffes futuristes, son avatar Inochi (2004) modernise l’apparence de l’extra-terrestre de Roswell et lui confère une allure beaucoup plus pop, celle d’un humanoïde de dessin animé nippon.


Le rêve américain, toujours présent ?

Bien que régulièrement stigmatisé, l’American Dream reste une source d’inspiration tangible pour de nombreux artistes. Tirant parti de la situation du marché de l’art des années 80 où la spéculation fait rage, Jeff Koons se distingue en anoblissant et transfigurant du banal des produits américains. Isolés de leurs contextes, ses ready-mades – ici des bouées colorées et kitch – dépassent la beauté conventionnelle et apportent une indéniable touche d’humour…

En admiratrice de la culture afro-américaine des années 70, Liza Lou imagine sa Super Sister (1999), un portrait hyperréaliste de l’actrice Pam Grier, court vêtue et arme en bandoulière. Avec une incroyable minutie, elle assemble une à une à la pince à épiler des milliers de perles de verre colorées. Epoustouflant de réalisme, le résultat procure une étonnante sensation de liberté.

Beaucoup plus critiques envers la société américaine, Cady Noland et Mike Kelley cherchent à la mettre à mal via leurs installations. La première étale froidement sur une barre métallique, des reliquats symptomatiques – drapeaux, casque de motard, étrier, poulet dégonflé… – et fait ainsi transparaître la morosité d’une société dominée par la consommation. Le second suspend à des fils des grappes d’animaux en peluches, métaphore des jeunes citoyens élevés comme des êtres mous et malléables…


Par sa remarquable diversité, la collection de Dakis Joannou reflète significativement l’art altermoderniste actuellement en vogue, celui que l’on côtoie lors de la documenta, de la Biennale de Venise… Mixées avec les travaux des M/M, les œuvres gagnent certes une nouvelle dimension mais perdent symptomatiquement leurs spécificités, se fondent dans le moule de la globalisation, de l’uniformisation culturelle.


Article initialement publié sur Fluctuat le 11 juillet 2005

A découvrir : sélection d’articles et critiques