Sur les Quais – musée des Beaux-arts de Bordeaux

Proposée par le musée des Beaux-arts de Bordeaux, l’exposition « Sur les Quais » (du 6 mars au 14 juin 2009) permet de redécouvrir le patrimoine des quais. Elle réunit quelques 150 objets de collection provenant de grandes institutions européennes…

J-D. B. : Pouvez-vous nous dresser un bref panorama de la situation des ports européens lors de la période que vous avez ciblée ?

Thierry Saumier (commissaire de l’exposition) : Les deux cents œuvres, que nous présentons dans la galerie et l’aile nord du musée, datent de 1860 à 1940. A cette époque, on n’est plus du tout dans le port du XVIIIème siècle. On voit émerger des constructions gigantesques que l’on a la chance de les connaître grâce à des photographes – comme Alphonse Terpereau – qui étaient chargés d’indiquer l’avancement des travaux et réalisaient des photographies à périodes fixes pour les entrepreneurs.
On assiste alors à une transformation radicale des ports : les bateaux grossissent, l’activité commerciale croît… Loin d’âtre anodin, ce phénomène a de lourdes conséquences. Il tue, par exemple, le port de Bordeaux qui est un port de rivière. La Garonne se gorge de terre, les gros bateaux ne peuvent plus passer et on déplace le port de soixante kilomètres vers la mer.
Par la suite, après 1940, les représentations montrent essentiellement les quais avec des bateaux de guerre, et c’est un sujet qui nous paraissait en dehors de ce que nous voulions exprimer.

Quelle réaction attendez-vous des visiteurs ?

T.S : Cette exposition n’est en rien nostalgique. Evidemment, nous voulons que le public constate une différence entre l’état montré ici et le port tel qu’il est aujourd’hui (celui-ci est devenu autre chose, un espace de loisirs, d’activités commerciales…). Mais nous souhaitons surtout lui montrer comment les ports européens se sont transformés pendant un siècle, ont attiré les artistes – peintres, sculpteurs, dessinateurs, photographes… – et comment ceux-ci les ont représentés.

Pour cette exposition, vous vous êtes associés à la ville du Havre. Quelles ont été les raisons qui ont motivé ce choix ?

T.S : L’exposition a, en effet, été réalisée avec le musée Malraux (Le Havre). On a travaillé ensemble car Le Havre est un port très important et également parce ce que nous sommes deux villes classées au patrimoine mondial de l’Unesco. Le Havre a été pilonné et massacré pendant la seconde guerre mondiale puis a été reconstruit, alors que Bordeaux dispose du label pour son exceptionnel patrimoine du XVIIIème siècle.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les toiles d’Eugène Boudin ?

Françoise Garcia (conservatrice du musée) : Ce fils de marin est un peintre charnière qui va amener à l’Impressionnisme. Il travaille en plein air et s’intéresse, au-delà du port, au temps. Il cherche à traduire, avec la peinture, des choses complexes telles que l’atmosphère. Il joue avec l’eau, l’air, le vent…
Nous avons réuni un ensemble d’œuvres qui relate toute sa carrière. Dans sa jeunesse, il peint de manière très réaliste, dans le style post-Courbet. Il est alors inspiré par les marines du XVIIème siècle, puis il passe à des œuvres où il s’intéresse davantage au ciel et à l’eau. Ses personnages sont à peine visibles et les immeubles sont très peu décrits (une barre forme le port). Le tout avec des tonalités assez sombres. Il peint des vues du Havre avec un point de vue identique, mais à des heures différentes. Il a également représenté des vues des ports de Bordeaux, d’Anvers…
Boudin est un homme de son temps. Il a travaillé au moment où les scientifiques montraient que l’atome existe, que le vide n’existe pas, que tout bouge… Cette vibration se retrouve dans sa touche.

Quels sont les grands artistes du début du XXème siècle présentés dans cette exposition ?

F.G. : On entre dans le XXème siècle avec le Fauvisme. Nous consacrons un mur à Charles Camoin. Cet artiste représente le port de Marseille avec Notre-Dame de la Garde, le pont transbordeur… Il peint ensuite le port d’Alger de la même manière, avec le même point de vue qui n’est plus celui de l’impressionnisme : le port est, ici, montré à un moment donné.
Avec Raoul Dufy, on remarque particulièrement bien l’évolution par rapport à l’Impressionnisme. On entre dans la modernité avec un rythme différent : les aplats se forment, et la peinture se dégage de la touche irisée.
Nous exposons également une remarquable série de d’œuvres d’Albert Marquet. Ce peintre bordelais est allé de port en port (Hambourg, Stockholm…) durant toute sa vie. Il nous renvoie à la poésie du lieu, mais également à un abandon : les ports sont quasi-déserts, avec seulement quelques personnages. Parmi ses très belles toiles, figure celle du port de Bordeaux avec la Garonne, facilement reconnaissable à sa couleur très dorée (à cause des limons charriés).
Ndlr : dans l’exposition, on retrouve des peintures d’artistes phares tels que Georges Braque, Maurice Denis, André Lhote, et Paul Signac (un remarquable ensemble d’aquarelles est prêté par un collectionneur privé). On peut aussi découvrir des photographies de Alvin Langdon Coburn,  Robert Demachy, Man Ray, Germaine Kruhl (Pont transbordeur, vers 1930, Marseille, Musée Cantini), Laszlo Moholy-Nagy (Marseille, le pont transbordeur, 1929, Marseille, Musée Cantini)…

Vous présentez également des œuvres engagées…

T.S. : Oui, les œuvres exposées dans l’aile nord du musée sont beaucoup plus engagées. Elles représentent le monde du travail : Henri Bouchard sculpte les dockers de Naples, Léon Spilliaert montre le port d’Ostende… Dans une peinture du Belge Eugeen Van Mieghem, on remarque le poids écrasant des coques de bateaux qui mangent l’horizon, et la petitesse du monde du travail qui grouille tel une fourmilière. Le peintre a également peint des raccommodeuses de sacs. Ce métier n’existe plus aujourd’hui, mais était très important à l’époque. Il était généralement pratiqué par les épouses de dockers en manque d’argent.

Pouvez-vous enfin nous décrire, en quelques mots, la magnifique vue de Marseille d’Oskar Kokoschka qui figure dans l’exposition ?

F.G. : Après avoir enseigné à Dresde, de 1919 à 1924, l’artiste autrichien a marqué une pause et a décidé de faire le tour de l’Europe, jusqu’en Asie. Nous présentons, ici, une huile sur toile représentant Le port de Marseille (1925) que nous identifions facilement grâce au pont transbordeur. C’est une œuvre très légère – la matière est très fluide, presque aquarellée – avec un immense nuage, menaçant et dominant le port. Suite à son séjour Marseille, Oskar Kokoschka est parti à Bordeaux mais il n’a pas peint le port, il a juste représenté le théâtre et l’église Notre-Dame.


Article initialement publié sur Art and You, 16 avril 2009

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