Rubens, Van Dyck & Jordaens – musée de l’Hermitage, Amsterdam

Du 17 septembre 2011 au 16 mars 2012, le musée de l’Hermitage d’Amsterdam présente un exceptionnel ensemble d’œuvres de la collection d’art flamand du musée de l’Ermitage de Saint-Petersbourg. Soixante-quinze tableaux et une vingtaine de dessins — de Rubens, Van Dyck, Jordaens et de quelques uns de leurs plus talentueux contemporains (David Teniers le Jeune, Cornelis de Vos…) — offrent un somptueux panorama de la production artistique anversoise du XVIIème siècle.

Malgré un climat socio-économique agité et défavorable (en 1585, Anvers tombe sous le joug des Espagnols, les protestants qui constituent une large part de l’élite s’exilent et Amsterdam s’impose économiquement), la ville réussit à demeurer le centre artistique le plus important au Nord des Alpes. Tandis que les peintres hollandais exécutent principalement de petites scènes de la vie quotidienne pour la clientèle locale, les peintres flamands bénéficient quant à eux de prestigieuses commandes : l’église achète des scènes religieuses, la grande noblesse et de la riche bourgeoisie catholiques des peintures d’histoire. Rubens, avec son imposant style baroque, est alors perçu comme l’artiste providentiel…


Peter Paul Rubens

Après huit ans passés à Rome, Rubens (1577-1640) revient à Anvers, en 1608. Fort apprécié pour l’étendue de sa production — c’est-à-dire ses scènes religieuses, mythologiques ou historiques, mais également ses portraits, paysages, natures mortes et scènes de genre (scènes de chasse, intérieurs de cuisine, marchés aux poissons…) — le peintre ne tarde pas à s’entourer d’un grand nombre de collaborateurs (Frans Snyder, Jan Wildens…) et à développer son propre atelier. Structuré comme ceux vus en Italie, dans lesquels chacun peint une partie du tableau, celui-ci domine rapidement l’ensemble des Pays-Bas méridionaux.

L’exposition présente dix-sept tableaux du maître et de son atelier, dont la célèbre Descente de Croix (vers 1618) qui n’était jusqu’alors jamais sortie de Russie. Sur cette huile sur toile de presque trois mètres de haut, on distingue cinq personnages — Nicodème, Joseph d’Arimathie, l’apôtre Jean, Marie et Marie-Madeleine — encerclant le corps du Christ. Ici, pas de paysage, ni d’objets de la passion, l’attention a volontairement été portée sur les émotions, les visages et les gestes. Léger, le corps du Christ glisse délicatement vers le bas, et donne à l’ensemble un caractère austère et solennel.

A côté de sa production picturale, Rubens s’est également illustré comme l’un des plus grands dessinateurs de son temps et l’exposition parvient à nous montrer l’étendue de sa maitrise. Dès ses débuts, l’artiste copie les antiques romains et les joyaux de la Renaissance tels que la fresque du Jugement Dernier de Michel-Ange (Chapelle Sixtine, Rome). Une manière de se former, mais également de constituer une vaste bibliothèque visuelle, susceptible de servir de source d’inspiration pour son travail personnel. Parmi ses dessins, on retrouve des têtes humaines, quelques rares paysages et plusieurs esquisses préparatoires à des tableaux ou à des gravures qu’il réalisait avec soin et minutie.
Considérant son corpus graphique comme un remarquable outil de travail pour les générations futures, Rubens a demandé à sa famille de le conserver en espérant que l’un de ses fils prenne sa relève ou que l’une de ses filles se marrie avec un peintre reconnu. Couchée dans son testament, cette volonté a été respectée et l’ensemble de ses dessins ne fut vendu que dix-sept ans après sa mort.


Anthony van Dyck

Van Dyck (1599-1641) commence sa carrière de portraitiste dans l’atelier de Rubens, entre 1610 et 1614. Enfant prodige, son maître n’hésite pas à le désigner, dans sa correspondance, comme son « meilleur élève ». Il s’émancipe à l’âge de seize ans et, trois ans après, est promu maître dans la Guilde de Saint-Luc d’Anvers. Par la suite, il séjourne quelques années en Italie (1621-1627), puis revient à Anvers avant d’être appelé à Londres (1632-1641) par le roi Charles Ier d’Angleterre.

A travers dix œuvres, l’exposition exhibe la diversité de son art. Ses premiers portraits représentent des érudits, des artistes et des mécènes. Sa palette est alors composée d’une subtile richesse de teintes, les couleurs vives sont peu présentes et sa prédilection va au noir, au gris et au blanc. Dans son Portrait de Virginio Cesarini (1622-1623, portrait en format de cabinet), le peintre représente l’auteur de poèmes proche du pape Urbain VIII en pleine discussion. Avec soin et simplicité, il parvient à souligner sa richesse d’âme ainsi que son intelligence.

En Angleterre, Van Dyck s’applique à mettre en valeur les aristocrates. Il n’idéalise pas leurs corps mais opte plutôt pour des cadres susceptibles de les montrer sous leur meilleur jour, de leur donner une étonnante impression de solennité. Entièrement exécuté de la main de l’artiste, le Portrait de Sir William Chaloner (vers 1638, précepteur des enfants de Charles 1er) en est un parfait exemple. L’artiste peint certes un homme physiquement marqué par l’âge (chairs flasques, yeux cernés et rougis…), mais parvient à le montrer de manière décidé et dynamique, en tenue de cavalier, avec, à la poitrine, l’insigne de l’Ordre de la Jarretière et, sur le côté, l’épée.

Durant ses années passées en Angleterre, Van Dyck a parfois cédé au charme de la couleur vive. Les dames de la cour de la reine Henriette-Marie et les nobles revêtent quelques fois de majestueuse étoffes vives, contrastant avec les draperies sombres ou les paysages situes arrière-plan. Le tout toujours de manière harmonieuse et délicate.


Jacob Jordaens

Si Jordaens (1593-1678) n’a jamais travaillé avec Rubens, son influence se ressent lors de sa jeunesse. Sur la toileLes Apôtres Paul et Barnabé (vers 1616), on retrouve, au premier plan, des corps nus et musclés, ainsi qu’une l’expression d’une puissante énergie intérieure. Mais force est de constater également, que l’artiste a toujours su garder certaines distances. D’une part, contrairement à son aîné, Jordaens qui ne se complaisait dans le grandiloquent, privilégiait la simplicité du quotidien (sur la toile représentant les apôtres, on distingue, par exemple, un homme transportant un fagot de bois sur la tête…). Et d’autre part, très inspiré par la peinture de tapisserie (en 1615, il reçoit le titre de maître dans ce domaine), il préférait réduire les impressions de perspective qui caractérisaient les compositions de Rubens.

Parmi les cinq œuvres de Jordaens présentées dans l’exposition, La Vierge à l’Enfant, dans une couronne de fleurs (vers 1618) se distingue. Les deux personnages sont entourés d’une remarquable couronne de fleurs (certainement peinte par Andries Daniels) aux couleurs très vives et symboliquement en lien avec le culte de la Vierge (des anémones, des iris et des ancolies pour représenter son malheur…). On distingue également plusieurs fleurs exotiques comme la tulipe, originaire de Turquie et particulièrement recherchée à cette époque en Europe occidentale.

En 1650, Jordaens se convertit au calvinisme. Il complexifie alors ses œuvres en y introduisant de nombreux éléments allégoriques et des aspects moralisateurs. Le Festin de Cléopatre (1653) représente la reine d’Egypte qui tente d’impressionner Marc-Antoine en faisant dissoudre une perle dans du vinaigre. Un perroquet — l’animal qui parle trop — est placé au-dessus de la tête de Cléopâtre et un nain moqueur viennent souligner la bêtise de son acte qui participeront par la suite à la chute de Marc-Antoine…


Notre avis : cette exposition qui présente un remarquable ensemble d’œuvres flamandes (notamment constitué par Catherine la Grande grâce à l’achat des collections de Pierre de Crozat et de Heinrich vont Bülh) mérite le déplacement et constitue un excellent prétexte pour se (re)découvrir Amsterdam !.


Article initialement publié sur Artistikrezo le 25 octobre 2011

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