Paris Photo 2006

Au Carrousel du Louvre, du 16 au 19 novembre 2006

Le millésime 2006 des salons parisiens s’est incontestablement révélé plus goûtu que les années précédentes. Suite au succès retentissant de la Fiac et de ses off, la foire « Paris photo » opère elle aussi, pour sa dixième édition, un sursaut qualitatif fort appréciable. D’une part, le comité de sélection a discerné cent six exposants aux propositions étincelantes et d’autre part, le contemporain a significativement gagné en puissance. Petite flânerie au gré des allées. .


Dévoiler le méconnu

Entre vision documentaire et recherche plasticienne, de nombreux clichés témoignent des faces cachées de notre monde. Quelques uns nous plongent directement dans des lieux abandonnés, sans pour autant évoquer l’histoire de ceux qui les ont délaissés. Durant l’hiver 2003, Pierre-Olivier Deschamps mène, une séance de prises de vue au cœur de l’usine Renault, située sur l’île Seguin. Il porte alors son attention sur les armoires métalliques laissées entrouvertes, les tuyauteries rouillées… Images d’un présent laissé en suspens, ses photographies mettent en lumière un monde industriel emprunt d’une grande dignité, et nous le révèlent tel un trésor.
Avec une approche assez similaire, la nouvelle coqueluche française des salons, Stéphane Couturier, entreprend à la chambre une séance d’ « archéologie urbaine » à la Havane, et revient avec une nouvelle série de grands formats de façades colorées en ruines. Véritables entre-deux temporels, ses photographies aux perspectives écrasées et au rendu quasi pictural incitent à une lecture attentive. Le regardeur succombe aux très théâtralisés télescopages de vétilles – des portes qui ne mènent nulle part, des fenêtres obturées, des volets brisés… – puis progressivement prend conscience des différentes échelles du temps, de la fragilité du bâti et des mutations urbaines.
A contrario des deux précédents photographes, certains prônent une démarche « néo-romantique » : ils négligent volontairement la présence humaine et se focalisent sur de grandioses territoires soumis aux seules forces de la nature. Ainsi, par exemple, le Britannique Stephen Vaughan s’inspire du périple du navigateur grec Pytheas en 325 avant J.C., et photographie les déserts glacés du nord de l’Atlantique (Grande-Bretagne, Irlande, cercle arctique). Sa série de paysages « Ultima Thule » met en avant des transformations naturelles telles que la fonte des glaces…


Exhiber le corps autrement

Si certains artistes se plaisent à explorer des ailleurs méconnus, d’autres préfèrent s’attarder sur le corps humain et l’envisager de manière non conventionnelle. Loin des modèles rigoureusement photographiés de face par Thomas Ruff, ceux de Heli Rekula adoptent des attitudes et des poses pour le moins inhabituelles. A travers ses portraits féminins, la Finlandaise aborde diverses problématiques autour de l’identité, la sexualité et les genres. Certains de ses clichés sont réalisés à l’occasion de performances intimes, durant lesquelles l’artiste ferme les yeux et s’englue ironiquement le visage de liquide rouge ou de vaseline blanchâtre pour symboliser l’obsession de notre société médiatique pour la jeunesse et les cosmétiques.
En photographiant de près les corps lascifs de ses amis naturistes, dans des poses devenues classiques dans les arts majeurs (tableaux de Dominique Ingres, sculptures de Henry Moore…), Mona Kuhn parvient, quant à elle, à saisir un érotisme discret, à suggérer une fragile intimité. L’artiste exploite une palette de tons sensuels, joue sur des oppositions entre net et flou pour aborder la nudité de manière hédoniste.
Inscrits dans le contexte actuel de malaise social et de précarité omniprésente, les acteurs de Denis Darzacq répondent, avec optimisme, à « la chute » en s’élançant dans les airs. La gravité ne semble plus avoir d’emprise sur les corps de ces danseurs de capoeira et de hip-pop de l’est parisien. Ceux-ci flottent majestueusement dans les airs.


Rêver l’inexistant

Usant des possibilités de l’informatique, quelques photographes s’échappent de la réalité et développent des univers fantastiques. Parmi eux, Giacomo Costa se distingue par son imagination et sa maîtrise technique. Témoin attentif de la ville actuelle et de ses représentations futuristes (observables au cinéma, dans la culture manga…), il ne se contente pas de soumettre un banal point de vue mais propose une véritable vision cohérente. Ses paysages urbains acquièrent des allures de mégalopoles mornes, désertes, grises et sans fin. Seule l’eau – retenue dans d’immenses bassins et distribuée par des canalisations aériennes – se démarque de la masse bétonnée.
Egalement maître en la matière, le Chinois Miao Xiaochun entrechoque les médiums et les styles. A partir de logiciels d’image de synthèse, il remanie, par exemple, la composition du Jugement dernier de Michel Ange pour produire The Last Judgment in Cyberspace. Si l’organisation interne du chef d’œuvre est conservée, les couleurs éclatantes disparaissent au profit d’un camaïeu de gris et les quatre cents personnages bibliques cèdent la place à des sortes de mannequins en plastique, tous identiques et aux traits similaires à ceux de l’artiste. Dans une autre série, Miao Xiaochun introduit un curieux personnage sculpté en polyester et le démultiplie au sein de ses photographies ; là encore, il s’agit d’un autoportrait, cette fois en lettré de l’ancien temps. Numériquement enveloppé dans des bulles de savon, il évolue dans un milieu chinois traditionnel, indique métaphoriquement la fragilité de la vie, et, regardant vers le ciel, laisse transparaître une angoisse du futur…


Article initialement publié sur Fluctuat le 28 novembre 2006

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