Natural / Digital à la Biche de Bere Gallery – des pétales de pixel

Biche de Bere Gallery, du 26 mai au 3 juillet 2005

Dernière initiative de la très en vogue équipe de Numeriscausa – chargée de la production d’expositions dédiées aux arts numériques – « Natural / Digital » nous questionne sur notre rapport à la nature après l’inscription des savoir-faire technologiques dans le champ de l’art.

L’Histoire de l’art est marquée par de constants retours à la nature. Exacerbée au 19ème siècle – notamment par les Romantiques et les Impressionnistes – puis ponctuellement célébrée par quelques grands noms – tels qu’Henri Matisse et Andy Warhol – elle tombe plus ou moins en désuétude avec la postmodernité. A l’aube du troisième millénaire, quelques créateurs s’y attachent à nouveau ; ils ne la copient plus qu’occasionnellement et se lancent plutôt dans la conception de « supports de vie » artificiels, essentiellement floraux. Quelques uns produisent des œuvres décoratives, certains nous permettent de dompter la végétation, d’autres enfin préfèrent exploiter les nouvelles possibilités des technosciences pour régir de véritables microcosmes virtuels.


Des motifs décoratifs vivants

Dans la première salle, le jeune plasticien grenoblois Samuel Rousseau projette sur un pan de mur d’étranges patterns animés, d’hypnotiques tourbillons floraux aux teintes pop (cycle de 20 min – extrait online chez Art-Netart qui a co-produit l’oeuvre ndlr). Comme à son accoutumée, l’artiste ne perturbe que très peu le lieu, s’y plie même (il découpe son cadre de projection en fonction des boiseries) et tente d’opérer un rajout poétique. Conçu pour potentiellement s’infiltrer dans toutes les sphères (même les plus anodines), nous imaginons sans difficulté ce papier peint électronique orner les cimaises d’une institution muséale ou les murs du salon d’un particulier branché. En quelque sorte, la vidéo prend ici la place de la peinture et insuffle une nouvelle vie au lieu.

A proximité, le designer Igor Novitzki et l’électronicien Yann Guidon présentent Drosephylia (2005), une technosculpture électroluminescente formellement apparentée à la plante carnivore du même nom. Agrémentée de capteurs (tactile et atmosphérique), elle réagit en émettant des signaux lumineux plus ou moins rapides et en modulant sa forme. Si nous nous approchons en nombre de la plante, le taux de dioxyde de carbone augmente rapidement et les paquets lumineux deviennent de plus en plus actifs, signe effectif de vitalité. Si a contrario, nous polluons l’air de la pièce (fumée de cigarette…), la création biomorphique affiche immanquablement un affaiblissement. A l’intérieur de sa structure siliconée, des fils de flexinol – alliage de nickel et de titane dont la structure se modifie en fonction de la température – se raidissent lorsqu’ils sont traversés par un courant électrique et inclinent l’œuvre dans un sens ou un autre en fonction des informations reçues par les capteurs. Plus que n’importe quel végétal réel, l’oeuvre nous fait prendre conscience de l’impact positif ou néfaste que nous avons sur notre environnement.

A l’étage inférieur, plongé dans l’obscurité, Reynald Drouhin nous laisse expérimenter son installation ludo-interactive et générative Des Fleurs (2005). Sur le sol, un singulier puzzle en constante progression – formé de vignettes piochées dans une base de données de quatre cents images (collectées sur le Net) – se détache sur un fond sonore d’animaux grouillants et d’assemblages surréalistes de mots. Lorsque nous marchons sur la mosaïque, le système fait immédiatement émerger, de manière arcimboldesque, un portrait – celui d’un des sept membres de la communauté d’Incident.net.


L’homme, maître de la nature

Fort de leurs expériences passées, trois autres artistes-chercheurs nous offrent la possibilité de perturber virtuellement des environnements végétaux par le biais de savants dispositifs technologiques.

Les Pissenlits de Michel Bret et Edmond Couchot reprennent la même dynamique intellectuelle que celle déployée pour leur emblématique installation interactive Je sème à tout vent (1990). Dans celle-ci, le visiteur était invité à souffler plus ou moins fort dans un capteur, pour voir s’envoler sur un moniteur des centaines d’akènes de pissenlit blanc. Une fois toutes les graines retombées, une nouvelle ombelle se reformait et le jeu pouvait reprendre. A chaque participation correspondait un moment délicieusement unique, nous incitant à la rêverie, à la remémoration de gestes de l’enfance. Dans la nouvelle version, les artistes exploitent des procédés technologiques plus sophistiqués et font simultannément apparaître, sur un grand écran, neuf sphères étoilées aux teintes fanées.

Egalement pionnier de l’art virtuel, le franco-mexicain Miguel Chevalier nous laisse interagir sur son dispositif Sur-natures (2004), un luxuriant microcosme tropical, contenu dans un écran plasma. Quatre variétés de plantes filaires et luminescentes – des herbacées, des cactées rouges et violacées ainsi que de longues fleurs jaunes aux tiges turquoise – naissent aléatoirement, s’épanouissent et meurent en fonction de leur « code morphogénétique » . Présentées de manière non réaliste, elles forment des entrelacs « baroques » : leurs structures en fil de fer translucides s’entremêlent sans fin et leurs couleurs artificielles s’éloignent des teintes naturelles. A défaut d’y prendre garde, on pourrait aisément penser ce biotope totalement libre. Ce serait une erreur : en passant devant un capteur de présence, le spectateur agit en effet sur l’orientation des plantes et en prend temporairement le contrôle. En véritable chef d’orchestre, il dirige leurs mouvements ondulants et formule ainsi d’insolites ballets végétaux.


Microcosmes végétaux autogérés

Depuis peu, les artistes ne cherchent plus forcément à chambouler les milieux ; quelques uns préfèrent organiser des microcosmes, capables de s’autoréguler grâce à des mécanismes de vie artificielle. Ceux-ci apparaissent alors tout à la fois fragiles, inatteignables et infinis.

Mise hors de portée des spectateurs, la végétation des Paradis artificiels (2003) de Miguel Chevalier est projetée sur quatre écrans en tulle, confinés dans une imposante serre transparente en surpression. Des fleurs de cinq variétés – aux teintes aussi vives que précédemment – tendent, telle une foisonnante jungle, à saturer la globalité de l’espace. Phénomène encore plus accentué par la superposition des écrans qui procure une inhabituelle impression de profondeur. Sauvage, la nature a ici tous les droits et en profite pour évoluer à une vitesse déconcertante – plus rapide que dans l’œuvre interactive qui exige un léger temps d’adaptation. Réduit à l’état de fourmis face à la serre, le visiteur est tellement séduit par la force créatrice de la nature qu’il en oublie son origine algorithmique.

Enfin, usant d’écrans plasma horizontaux et verticaux, Etienne Rey nous propose deux variantes de son biotope Phytosphère (2005), un milieu immersif dans lequel évoluent des créatures dotées d’intelligence artificielle. Celles-ci se meuvent avec les mêmes modes de déplacement que les plantes sub-aquatiques à l’échelle microscopique. Afin d’aboutir à un résultat scientifiquement probant (et non à un geste purement esthétique), l’artiste profite de sa résidence à la Friche Belle de Mai pour travailler en association avec un chercheur du CNRS de Marseille. A eux deux, ils décortiquent et détournent les processus biologiques pour parvenir à une œuvre multimédia essentiellement axée autour de la notion de « sons langages ». Emis en fonction de l’activité, de l’entourage direct, et de la position des créatures numériques, ces derniers génèrent une écriture continuelle, une véritable mélopée de la vie.

A travers ce florissant panorama, nous réalisons que les artistes dits ‘numériques’ ne sont pas seulement obnubilés par des notions abstraites tels que les flux informationnels, mais sont également touchés par leur environnement. Un sentiment de fraîcheur et de poésie issu de la symbiose entre nature et nouvelles technologies – longtemps perçue comme improbable – commence à émerger. Déjà, le visiteur se surprend à rêver d’univers artistiques alliant homme, machine, faune et flore. La voie semble toute tracée : Numériscausa nous promet dès la rentrée une exposition consacrée à Eduardo Kac, l’artiste aux lapins biologiquement modifiés, tout verts…


Article initialement publié sur Fluctuat le 8 juin 2005

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