Nan Goldin – Sœurs, Saintes et Sibylles – Vivre sa marginalité

Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, du 16 septembre au 1er novembre 2004

Artiste romantique n’ayant de cesse de lutter contre les idéologies oppressantes, Nan Goldin élabore, depuis plus de trente ans, une longue quête photographique. Dans les moments heureux comme dans les instants les plus tragiques, elle prend des clichés de sa famille, de ses amis et de ses amants comme certaines écrivent leur journal intime.

Depuis la fin des années 90, l’artiste américaine remet de l’ordre dans ce dédale d’histoires et bâtit, avec une minutie exemplaire, des installations narratives constituées de centaines de photos personnelles. Dans le cadre de la 33ème édition du festival d’Automne, elle présente, dans le chœur de la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, sa dernière pièce audiovisuelle intitulée Sœurs, Saintes et Sibylles (1). Partant de son expérience personnelle, elle s’attaque à une difficile question universelle, « celle du piège qui peut se refermer sur une femme, au propre et au figuré, à la lumière d’un double contexte psychologique et mythique (2). »

Convié à gravir un escalier métallique, puis à franchir une petite porte et à attendre sur un balcon passerelle, le public découvre une intrigante installation. Au niveau du sol, deux figures en cire hantent le lieu : en retrait, un homme torse nu attend figé et, au centre de la pièce, une femme – ayant les mêmes traits que l’artiste – est étendue sur un lit d’hôpital. A ses côtés, une table de nuit éclairée par une modeste lampe, une bouteille de whisky, des cannettes de soda et des cigarettes. La scène est pour le moins insolite dans un choeur d’église…

Très vite, la lumière baisse d’intensité et une séance de diapositives se lance sur trois écrans à hauteur d’yeux. Haussé au statut d’œuvre d’art par Nan Goldin, le diaporama (loin des soirées souvenirs de vacances narcotiques…) évoque aux amateurs, les premières projections chez elle ou dans les clubs underground lorsqu’elle étudiait à Boston (début des années 70). Durant trente-cinq minutes, trois univers – construits à partir d’images fixes, de vidéos, de chants et de musiques – se succèdent.


Trois histoires de femmes rebelles

En prologue, Nan Goldin nous invite à découvrir les malheurs de sainte Barbe, une jeune princesse turque du quatrième siècle qui, sur les ordres de son père, fut emprisonnée dans une tour pour protéger sa virginité. De nombreux prétendants vinrent demander sa main mais en vain ; Barbe décida de se convertir au christianisme et de rester cloîtrée dans sa tour pour étudier les Saintes Ecritures. Profitant d’une absence de son père, elle demanda aux architectes de percer une troisième fenêtre pour honorer la Sainte Trinité. Dénoncée par un berger, elle fut immédiatement condamnée à mort et fut décapitée par son père, aussitôt frappé par la foudre divine.

Du martyre de sainte Barbe, nous glissons vers l’intense souffrance de Barbara Holly, la sœur aînée et modèle de Nan. Grandissant dans une banlieue paisible de Washington, la fillette est dépeinte comme une enfant typique de l’American Way of Life : elle brille au piano, se plait à rouler à vélo, a un petit ami… Mais, elle ne tarde pas à subir le puritanisme des classes moyennes de l’époque. Jugée psychologiquement malade, alors qu’elle est en simple crise d’adolescence, elle est placée en pension, puis incarcérée en maison spécialisée. D’images d’univers enfantins (peluches, journaux intimes, couvre-lits colorés, fenêtres décorées…), nous découvrons très vite les horreurs de l’internement (cris angoissants, couloirs vides, matelas posés à même le sol…). Le 12 avril 1965, la jeune femme, alors âgée de dix-huit ans, décide de se jeter sous un train. Sirène d’ambulance, bruits de cloches, hurlements, photos de la voie de chemin de fer et de la pierre tombale. Fin du deuxième acte.

S’en suit une troisième partie autobiographique. Traumatisée par le suicide de sa sœur, Nan tente à son tour d’échapper aux conformismes, expérimente tous les opiums et se lance à corps perdu dans la photo. « La vie ne va pas assez vite alors je l’accélère Si je suis votre ami, gardez moi comme je suis » dit la chanson. Des amis, elle va en avoir en nombre – Cookie, Taboo, Gilles, Vittorio… – mais, souvent trop fragiles, ils ne sauront lui éviter des périodes de déchéance. Sous l’emprise des drogues, elle en vient à s’infliger des scarifications à coups de cigarettes dans les avant-bras. En 2002, Nan décide de se soigner et fait deux séjours dans un hôpital psychiatrique londonien, « le premier pour échapper au piège de la toxicomanie et le second pour protéger de la dépression (3). » Des photos et des vidéos (autoportraits, vues de chambre d’hôpital…), parfois inédites, permettent de découvrir cette face cachée.


Le pouvoir apaisant et thérapeutique de l’art

En investissant la chapelle de l’hôpital de la Salpetrière, Nan tente de conjurer le sort. Elle ne s’attaque pas à un banal espace d’exposition (du type ‘white cube’) mais à un lieu tristement chargé d’histoire. Durant l’Ancien régime, l’hôpital servait d’asile et de prison pour des milliers de libertines, de femmes fragiles (folles, mendiantes…) et de croyantes incomprises (juives, protestantes…). La Chapelle était alors envisagée pour toutes ces femmes rebelles comme le lieu de rédemption par la prière (4). En y plaçant ses figures en cire, Nan opère un parallélisme entre le passé (l’histoire de sainte Barbe prisonnière d’une tour, et celle de l’asile) et sa propre existence. Elle tente d’exprimer ce qui l’a longtemps fait souffrir et qu’elle a progressivement su comprendre : la société n’accepte pas la rébellion féminine.

Très tôt consciente que l’absence de portraits est tragique lorsqu’un être cher disparaît, Nan considère, depuis son adolescence, l’appareil photo comme l’outil idéal pour garder des traces de vie et former une sorte de deuxième mémoire. Lors de la reconstitution audiovisuelle de la brève existence de sa sœur (thème jusqu’alors non abordé dans sa production), Nan s’est heurtée à un problème crucial : le manque de visuels. Elle a alors décidé de provisoirement quitter Paris, sa ville d’adoption, pour retourner à Washington. A cette occasion, elle a demandé des photos à son père et a enquêté sur les sordides lieux de détention de sa sœur (elle a fait de nombreux clichés et a réussi à voir accès à son énorme dossier médical). Extrêmement éprouvant, ce macabre jeu de piste lui a permis de mieux comprendre le difficile choix de Barbara et de mieux de se positionner face au monde actuel (comment puis-je m’intégrer dans ce monde tout en gardant certaines convictions ? Est-ce possible ? Le suicide est-il une issue valable ?).

Alors que la majorité des gens auraient préféré se cacher, Nan a souhaité que le public puisse la voir dans ses moments intimes et particulièrement difficiles (notamment lors de sa dépression et de sa cure de désintoxication). Elle n’a pas cherché à se mettre en valeur – nous la voyons bouffie, buvant d’énormes chopes de bière ou encore avec deux cigarettes allumées… Pour mieux faire circuler son malaise, Nan a pour la première fois sciemment quitté le ‘simple’ diaporama et utilisé des techniques cinématographiques (lectures en voix off et séquences vidéo, dont une réalisée par une patiente qui partageait son quotidien…).

La projection se termine sur une pensée posée sur la tombe de Barbara et sur le vol d’un oiseau, symbolisant le fragile apaisement que l’artiste a su atteindre. Bien plus qu’un documentaire sur la difficulté de vivre, Nan nous adresse une œuvre laissant entrevoir comment l’art peut influer sur le monde en apaisant son auteur. En étalant publiquement son vécu le plus intime et le plus éprouvant, elle parvient à mieux se comprendre, à s’accepter, à montrer son altérité tout en s’identifiant dans la société.


Notes :

(1) Après Jenny Holzer (2001), Alain Sechas (2002) et Gérard Garouste (2003), le Festival d’Automne invite Nan Goldin (accompagnée de la scénographe Raymonde Couvreu) à investir la lieu de la Chapelle Saint-Louis.
(2) et (3) : Texte écrit par Nan Goldin à l’occasion de l’exposition Sœurs, Saintes et Sibylles.
(4) Interview de Mâkhi Xenakis, site d’Arte, 24 septembre 2004

Sœurs, Saintes et Sibylles, Nan Goldin // Commande publique du Ministère de la Culture et de la Communication et du Festival d’Automne à Paris. Présentée du 16 septembre au 1er novembre 2004 à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière (Paris 13e). Entrée libre.


Article initialement publié sur Fluctuat le 20 octobre 2004

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