Mots d’ordre, mots de passe à l’Espace Ricard

Espace Ricard, du 18 mai au 8 juillet 2005

Prenant acte d’un fort regain de politisation de l’art depuis une dizaine d’années, les deux critiques Cyril Jarton et Laurent Jeanpierre entament un nouveau chantier de réflexion sur les possibilités formelles d’un art contemporain résolument critique. Leur exposition inaugurale confronte deux stratégies : celle des mots d’ordre, et celle des mots de passe.

Que sont les « mots d’ordre » et les « mots de passe » ? Promulgués dans toutes les sociétés sans exception (ils sont plus facilement identifiables dans les systèmes totalitaires et le monde du travail), les premiers servent à relier des individus isolés à une collectivité. Ils agissent tels des leurres, provoquent des réactions très diverses – allant de la répulsion à l’ébahissement – et nous font marquer des temps d’arrêt. Beaucoup plus discrets, les seconds sont, quant à eux, « des passages, des composantes de passage ». Ils outrepassent le simple langage pour aller au-delà de la signifiance des mots. Non antonymes, les deux stratégies peuvent être combinées au sein d’une même œuvre pour, dans un premier temps, nous stopper dans notre élan puis, dans un second, nous inciter à la réflexion.


Aller droit à l’essentiel via les mots d’ordre.

Allant directement à l’essentiel, quelques artistes nous jettent en pleine face des mots d’ordre. Ainsi commence l’exposition avec une phrase isolée de son contexte par Dominique Laffin et projetée à nos pieds : « It’s not a game. It’s not over » ; une fameuse raffarinade en réponse au « Game is over » de G.W. Bush (annonçant, en février 2003, la fin des négociations et les intentions belliqueuses en Irak). Le ton est immédiatement donné : l’art à prétention politique ne relève pas du propos anodin.

Tout aussi forte et suggestive, l’installation Arbeit Macht Frei (« Le travail rend libre ») de Claude Lévêque associe une plaque de métal rouillé sur laquelle est découpée la tristement célèbre formule d’Auschwitz à un néon reprenant la forme du logo d’Eurodisney, un Mickey dessiné par la main tremblotante de sa mère. Réalisée aux débuts des années 1990 (marquées par le retour de l’extrême droite), cette pièce met en garde notre société tellement attachée à ses loisirs qu’elle en vient parfois à oublier les crimes du passé. Volontairement ambiguë, elle nous interroge également sur les éventuels parallèles à faire entre les deux civilisations.


S’attaquer à la propagande communiste

Sans pour autant se faire les avocats du capitalisme, de nombreux agitateurs s’attaquent aux dérives de la propagande des régimes communistes. Via leur web-création Cunnilingus in North Korea, les Young Hae Chang Heavy Industries – fondées à Séoul en 1999 – s’acharnent contre l’agit-prop nord-coréenne. Sur un fond de musique jazzy, d’ironiques sentences sur la présupposée liberté sexuelle des communistes s’enchaînent et dénoncent, avec acrimonie, l’ennui des pratiques embourgeoisées et l’inhérente inégalité sexuelle chez leurs voisins capitalistes. Rappelant les premiers travaux délétères de Jenny Holzer, l’œuvre à l’esthétique dépouillée vaut par sa charge d’inattendu : le ton humoristique apparaît propice à la prise de position.

Véritable argot idéologique tracé à même le corps, le tatouage fut l’un des principaux vecteurs de propagande anti-soviétique. Le dessinateur amateur russe Danzig Baldayev et le photographe Sergeï Vasiliev en ont récemment publié une vaste compilation sous le titre de Russian Criminal Tatoo Encyclopedia. Le premier commence à travailler, à partir de 1948, comme gardien dans différents goulags sibériens. Il a alors l’occasion de recopier discrètement des milliers de tatouages – soit en échange de quelques cigarettes, soit dans les morgues… Il reproduit patiemment des centaines de portraits de Lénine – considérés comme des amulettes pour éviter d’éventuelles répressions – ainsi que de nombreux symboles contestataires (des motifs religieux, des animaux personnifiés…) dont il essaie de déchiffrer les allusions subrepticement dissimulées au pouvoir.

Même les Occidentaux s’impliquent dans le combat idéologique contre la propagande de l’Est ; comme en témoigne par exemple la vidéo Abba Mao (2001 – cf. extrait vidéo) du Français Pascal Lièvre. En réaction à de récents propos tenus par le ministre chinois de l’Economie prônant la poursuite de l’idéologie communiste malgré le passage à l’économie capitaliste, l’artiste a l’idée de mixer des bribes de propagande avec de la pop occidentale. Durant quatre minutes, il se grime symboliquement les lèvres et le visage en rouge – jusqu’à quasiment se fondre avec le décor de la même couleur – et chante en play-back sur l’air de la chanson « Money, Money, Money » du groupe suédois Abba. Loin des paroles originelles, le texte prononcé reprend un passage du Petit Livre rouge de Mao (1966, chap. 32, « Culture et Art ») sur la condition de l’artiste révolutionnaire : pour produire un art efficace, celui-ci doit employer un langage explicite, c’est-à-dire identique à celui des ouvriers et des paysans.


Rechercher de nouveaux mots de passe

Avec le souci de s’émanciper du monde de l’art postmoderne – faisant « trop » souvent appel au ready-made duchampien et au « simple » détournement de mots d’ordre explicites – quelques poètes visuels éprouvent le besoin d’inventer leurs propres langages.

Inspiré par les Nouveaux Réalistes (tels que Raymond Hains, également présenté), Robert Filliou (1926-1987) tente, à partir d’objets du quotidien, d’abolir les frontières entre l’art et la vie. Sous des allures de gags, ses œuvres exploitent un « méta-langage », favorisent des allers-retours entre les codes écrit et visuel et relancent, sans cesse, la réflexion intellectuelle. Ici, un singulier Siège à idées (pour l’occasion, reconstitué et dédoublé par Thierry Mouillé) sème le trouble dans nos esprits. Marqué des mots « Le siège des idées » et inexploitable car sans assise, il fait cogiter sur son utilité effective ; et sans doute sur les différents sens que peut prendre le mot « siège » ? Une opération militaire forcée et raisonnée, un lieu où réside une autorité…

Allant encore plus loin, certains artistes n’indiquent même plus de mots et « imagent » des principes psychosociologiques ; parmi eux, le sculpteur Alain Séchas, auteur d’un étrange moulage de deux chats de sexes opposés s’interpénétrant. Intitulée Monument pour Lacan (2002), l’œuvre matérialise l’axiome lacanien sur l’absence de rapport sexuel formalisable chez les humains. Régulièrement hissée au rang de performance, la relation sexuelle est considérée comme un véritable enjeu de pouvoir entre deux êtres distincts, l’Un et l’Autre. Pendant l’acte, chacun reste seul et s’abandonne au jeu de son propre fantasme.


Il n’y aura jamais de paix

Souvent utilisés à des fins de combat idéologique, les mots sont à l’origine de nombreux maux sociétaux (guerre, repli communautaire, intolérance…). Est-il pour autant impossible de les envisager comme un éventuel vecteur de paix ?

Très symboliquement, l’exposition se termine par Le Banquet (2001) de Thierry Mouillé, un ensemble de tables en U, dressées de nappes et de couverts en plastique d’une blancheur immaculée. A chaque place, s’échappe le chuchotement d’un théoricien, d’un créateur ou d’un intellectuel décédé et ayant repensé, à sa manière, la société : Artaud, Bachelard, Beuys, Cocteau, Duchamp, Giacometti, Valery… Dans un premier temps, nous cherchons notre place et nous nous sentons seuls face à l’ensemble des discours. Puis, nous imaginons que ceux-ci seraient peut-être susceptibles de dissiper les tensions, d’épuiser les mots d’ordre et enfin d’apaiser le monde.

Mais l’effort semble vain puisque, comme nous le rappelle Werner Büttner – à travers son photocollage l’Espérance souillée – même les plus enthousiastes, les Lumières, ont échoué dans leur tentative. Malgré leur souhait de faire entendre leurs revendications contre les Absolus de toutes sortes, les philosophes ne purent s’empêcher de tomber dans le piège des mots d’ordre. Idée que l’on retrouve également dans la toile de Bruno Perramant sur laquelle est explicitement indiquée la prophétie biblique « il n’y aura jamais de paix ».


Article initialement publié sur Fluctuat le 25 mai 2005

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