Marc-Olivier Wahler – passionné par le paradoxe

Depuis douze ans directeur d’institutions culturelles (du Centre d’Art Contemporain de Neuchâtel de 1995 à 2000, puis du Swiss Institute de New York), Marc-Olivier Wahler a succédé au duo formé par Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans à la tête du Palais de Tokyo. Rencontre le lendemain du vernissage de « Cinq milliards d’années », le prologue de sa programmation annuelle.

J-D. B. : Le Palais de Tokyo est un lieu d’intense activité, comment le définiriez-vous ?

Marc-Olivier Wahler : Un seul terme ne suffirait pas, il doit être considéré comme un site de création contemporaine dans toute l’ampleur de sa signification. Cela englobe bien sûr l’exposition d’art contemporain mais également de tout ce qui est attenant. L’art n’est plus une chapelle qui s’auto-congratule, mais une véritable plateforme mobile qui investigue les différents domaines de pensées et d’activités contemporaines. Les créateurs collaborent aujourd’hui avec tous les corps de métiers : des chimistes, motards, bûcherons, musiciens, architectes… Le Palais de Tokyo est aussi un lieu de production pour les artistes de tous âges qui ont besoin d’être aidés. Il permet à leurs idées, si elles sont pertinentes, d’être matérialisées. Enfin, il est également un espace de réflexion. Il se doit d’être un projet pilote et de se placer à l’avant-garde afin de mettre en place des instruments offrant une réflexion critique sur la culture contemporaine.

Vos prédécesseurs – Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans – se sont fait remarquer par le côté spectaculaire de leurs manifestations artistiques. Comptez-vous vous inscrire dans cette lignée ? Pour vous, qu’est-ce qui caractérise une bonne exposition ?

Chaque exposition – comme chaque curateur – a son identité. Pour ma part, je suis passionné par l’objet paradoxal. Le bombardier furtif en est le meilleur exemple : pour un certain regard, celui du radar, il est invisible, tandis que pour le nôtre il apparaît hyper spectaculaire et photogénique. On a tout à la fois une absence et un excès de visible. Ce n’est pas « ou bien… ou bien… » mais « et… et… ». On change ici de logique. L’art contemporain permet de casser le premier système et d’acquérir le second. Donc oui, je souhaite monter des expositions spectaculaires, furtives et photogéniques. Le tout, en même temps.
Dans certains cas, l’exposition peut être mi-photogénique, mi-furtive. Elle baigne alors dans un entre-deux et on ne sait pas trop ce que c’est. Dans l’exposition actuelle, on a des moments spectaculaires (la salle principale), et, plus loin, des zones plus calmes ou plus tendues… On a un déséquilibrage permanent, une oscillation constante entre le furtif et le spectaculaire. Au Palais de Tokyo, on ne cherche pas à écrire une nouvelle esthétique mais on s’intéresse à capter cette énergie, presque électrique.

En observant vos expositions, on se rend très vite compte que vous souhaitez faire voler en éclat les catégories, trop souvent mises en avant par les Français. Vous n’hésitez pas à mélanger les genres, les époques, ce qui est classé comme de l’art et ce qu’on laisse trop souvent de côté… Quelle est votre intention ?

Une exposition est un tout. Il n’existe aucune raison qui justifie d’avoir des catégories. Elles ont simplement été créées pour notre confort intellectuel. L’art contemporain est fait pour casser ce confort ; il est une hygiène de l’esprit. Si on veut avoir une bonne hygiène de l’esprit, on doit être capable de surfer sur les catégories. S’enfermer dedans, nous fait devenir de vieux réactionnaires.

Avez-vous l’intention de promouvoir certaines formes jusqu’à présent peu montrées ici, comme le design ou la mode ? 

Tout domaine de pensée a sa place au Palais. Comme mon programme de l’année va du yodel autrichien à la physique quantique, la mode et le design y auront certainement leur place. Peut-être même de manière surprenante ? Je voudrais, par exemple, organiser des conférences sur le tuning de dragsters.

Tout comme je n’expose pas de l’art pour l’art, je ne montre pas non plus de design pour du design. Chaque fois, j’essaie de tester l’élasticité de chaque domaine pour voir jusqu’où on peut l’étendre. Je peux mettre un designer en relation avec d’autres choses et faire en sorte qu’il réfléchisse à des idées qui, en temps normal, n’auraient pas lieu d’être.

Vous souhaitez davantage impliquer les artistes dans la programmation du site. En 2007, vous invitez le Suisse Ugo Rondinone et, en 2008, le Britannique Jeremy Deller. Qu’attendez-vous de telles cartes blanches ?

Je désire travailler avec des personnes qui ont des logiques totalement différentes de la mienne et monter des expositions qu’on ne verra nulle part ailleurs. Contrairement aux curateurs qui utilisent toujours les mêmes logiques, certains artistes parviennent à concevoir leur exposition de manière non orthodoxe, avec leur propre système de pensée, normalement visible dans leur travail. Le résultat : les meilleures expositions que j’ai eu l’occasion de voir ont été pensées par des artistes.
Petit à petit, dans mon programme annuel, je m’effacerai en tant que curateur : après le prologue où je pose les grandes lignes directrices, je céderai, au mois de janvier, une petite partie à un artiste, puis je ferai la troisième exposition en co-commissariat avec Olivier Mosset sur Steven Parrino, et enfin, dans un dernier temps, je laisserai la place à Ugo Rondinone.

Comme cela se fait depuis peu au Jeu de Paume (avec l’Atelier) ou dans le vestibule de la Maison rouge, vous souhaitez consacrer deux modules à la présentation d’oeuvres de jeunes artistes. Comment les choisissez-vous ? Et, quelle est votre position face à cette scène émergente ? 

Vu la monumentalité des espaces, il était auparavant difficile d’inviter de jeunes artistes à se confronter à d’immenses projets. Là, nous avons spécifiquement aménagé deux modules de dimensions modestes, particulièrement réactifs et légers. Ceux-ci ne sont pas à considérer comme de simples lieux d’exposition, mais comme un instrument permettant de réfléchir ensemble. On discute et petit à petit un projet vient.
On privilégie les réseaux : les relations entre artistes, critiques d’art… Fabien Giraud m’a, par exemple, été présenté par Christophe Kihm. Dans la même logique, on va bientôt tenir salon. Une fois par mois, on invitera – de manière très informelle – des élèves d’écoles d’art, des responsables de centres, des curateurs, des critiques… à partager leurs expériences.
En France, je suis impressionné par la jeune génération, celle des 25-30 ans, qui sort des écoles avec une énergie incroyable. Fabien Giraud est, par exemple, une future star et personne ne le connaît encore en dehors de Paris. Il y en a beaucoup comme lui. Le problème : ce n’est pas une galerie qui produira ses œuvres. Au Palais de Tokyo, nous n’hésitons pas à prendre des risques. Il n’y a aucune contrainte, aucune limite.


Propos recueillis le lendemain du vernissage de l’expo « 5 milliards d’années »

Article initialement publié sur Fluctuat, 6 octobre 2006

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