Marc-Camille Chaimowicz – Synagogue de Delme – 2007

Synagogue de Delme, du 8 juillet au 28 octobre 2007.

De dimension modeste, le centre d’art contemporain de Delme (Moselle) est implanté dans une ancienne synagogue de zone rurale. Son équipe invite, depuis 1993, des artistes à expérimenter des activités de recherche, lors desquelles ils confrontent leurs pratiques à ce lieu singulier… Intitulée « Summer’s Song… » (du 8 juillet au 28 octobre 2007), la proposition de Marc-Camille Chaimowicz (né en 1946) insuffle poétiquement une nouvelle vie à l’espace.

J-D. B. : De manière théâtralisée, vous mettez en situation des éléments divers et variés : meubles, objets, peintures, dessins, vidéo… Comment avez-vous sélectionné vos pièces ?

M-C. Chaimowicz : Ce choix d’œuvres résulte du dialogue entrepris avec la directrice de la Synagogue, Corinne Charpentier. Elle a une excellente connaissance de l’histoire et du rôle du lieu. Quant à moi, j’ai apporté mon histoire personnelle. On a ici une rencontre entre deux histoires parallèles, dans un même espace-temps.

À première vue, cet espace architectural semble particulièrement délicat à aménager. Est-ce que l’exposition était complexe à concevoir ?

La Synagogue n’est pas un white cube, mais un espace effectivement difficile à exploiter. Elle a sa propre histoire, une grande force intérieure et une architecture particulièrement imposante. Ici, l’artiste n’a pas le choix: s’il souhaite que cela fonctionne, il doit avoir un certain respect du lieu, faire preuve d’une certaine sensibilité et entièrement s’investir.
 Monter « Summer’s Song… » m’a demandé beaucoup de temps, a exigé un certain investissement, des voyages in situ, des rencontres à Londres, Zurich, Dijon… On a essayé d’aboutir à une véritable cohérence esthétique et conceptuelle. Pour cela, des pièces ont été spécifiquement construites pour le lieu, d’autres ont été choisies parmi mes anciens travaux.

Vous avez transformé la Synagogue en volière pour oiseaux multicolores. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce choix ?

J’ai régulièrement partagé ma vie quotidienne avec des canaris. Je connais beaucoup moins les mandarins. C’est très agréable et intéressant de voir les petites têtes de ces petits oiseaux. Il me semble que les plasticiens ne sont pas vraiment des gens qui gèrent l’art de manière particulièrement cohérente. Mais j’espère bien que chacun de nous a des moments, même assez brefs, de lucidité. Un jour qu’on me ramenait à l’aéroport de Luxembourg, après une visite de préfiguration de l’expo, j’ai eu un instant de lucidité et j’ai pensé aux canaris. J’ai pu établir un argumentaire cohérent que j’ai soumis à Corinne – je ne m’en souviens plus mais il a été convaincant…

Quels problèmes pose cette présence vivante ?

L’artiste a généralement tendance à tout vouloir contrôler, cela fait partie de sa névrose créative. Dès lors qu’il introduit une présence vivante, tout est remis en question. Il y a des problèmes de salissure, de vie et de peur chez ces créatures. À la première occasion, elles sortent de leur cage et goû tent à la liberté…

Avez-vous voulu reconstituer un palais oriental ?

Pourquoi pas ?

Au fond de la synagogue, vous avez créé une petite pièce close. Est-ce le lieu du sacré?

J’aurais plutôt dit celui du privé. Il peut être sacré, mais aussi son opposé. Peut-être que des drogués ou des terroristes s’y cachent ? On ne le saura jamais… Plus sérieusement, je crois que c’est une métaphore de l’inaccessible. C’est aussi une réponse spécifique à l’architecture, une mise en question de la rigueur géométrique. Il me semblait intéressant d’interroger le modernisme ambiant.

Votre propos artistique se veut-il plutôt religieux ou laïc ?

Je crois que c’est Matisse qui répondait lorsqu’on lui demandait s’il était croyant : « lorsque je suis devant une toile, ça va bien, je crois en Dieu » . La croyance me semble être quelque chose de très relatif, j’en ai plutôt une liée à mon métier, qui peut s’accorder à d’autres – aussi bien le marxisme, que le judaïsme.

Sur le balcon, vous présentez une vidéo très énigmatique…

Elle date d’il y a très longtemps… Elle est peut être intéressante du point de vue des valeurs qu’elle véhiculait au moment même où elle a été réalisée. Elle questionnait, dans les années soixante-dix, le rapport masculin/féminin. À l’époque, la majorité des jeunes artistes, du moins à Londres, perpétuaient les valeurs dominantes, ou, au contraire, produisaient un art engagé, très dur, conceptuel, sociopolitique, en noir et blanc, intellectuellement rigoureux… Même si je me questionnais par nécessité sur les valeurs de la culture dominante, ces alternatives ne me convenaient pas non plus. Il fallait que je trouve humblement d’autres valeurs, que je revoie des notions comme l’intériorité, l’individu, la subjectivité…

Une chose est certaine, vos pièces ne sont pas faciles d’accès pour le grand public.

Elles touchent directement à notre sensibilité, et possèdent une dimension poétique qui les rend quasi-indéchiffrables. Souhaitez-vous que le public considère votre exposition comme un « moment de détente » ou désirez-vous qu’il creuse derrière ? 
Pour moi, l’idée du public est très abstraite. C’est sûr que je préférerais donner un petit quelque chose à une poignée de personnes véritablement touchées par ma façon de penser que fournir moins à des milliers de personnes. Je ne me vois pas du tout comme un communicateur. Si je voulais faire de la communication, j’aurais fait du journalisme, du cinéma, de la musique rock…

Votre exposition semble brouiller tous les espace-temps traditionnels…

À une époque où le monde de l’art est de plus en plus angoissé, le fait même que l’expo ait lieu pendant quatre mois est exceptionnel. Le rythme accéléré des expositions, des foires, des publications de catalogues monographiques (…) ne me convient pas du tout. Si ce shopping culturel m’intéressait, je ferais de la télé. Je crois que l’art peut nous permettre de revoir notre relation au temps. Ici, le travail est agréablement entrepris, tout en lenteur, en douceur.

On pourrait presque vous qualifier de poète, qu’en pensez-vous ?

C’est un terme que je n’oserais jamais m’approprier, qui me parait très honorable et qui est de plus en plus démodé… Lors du montage de l’exposition, on a essayé de trouver une citation d’André Gide, dans L’Immoraliste. Ceux qui ont acheté le livre se sont entendu dire par le vendeur que « plus personne ne lit Gide ou Cocteau… » . J’espère qu’il a tort…


Article initialement publié sur Art and You, 17 juillet 2007

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