M, nouvelles du monde renversé – cosmos, serre-moi fort !

Au Palais de Tokyo, du 1er février au 6 mai 2007

Dans la continuité de « 5 milliards d’années » qui interrogeait l’élasticité spatio-temporelle, « M, nouvelles du monde renversé » convie les visiteurs du Palais de Tokyo à découvrir des oscillations et renversements entre différentes polarités.

S’inspirant d’une annotation employée par les physiciens pour identifier les particules d’anti-matière (un M surmonté d’une courte barre horizontale), l’équipe curatoriale du Palais de Tokyo, menée par Marc-Oliver Wahler, compose un vaste programme expérimental en sept volets : cinq expositions personnelles et deux projets collectifs.


De fébriles proliférations du vivant

Afin de développer son installation Patman – fort remarquée lors de « Cinq milliards d’années » – en projet Post Patman, Michel Blazy se voit confier la grande nef. Comme à son accoutumée, l’alchimiste utilise des produits du quotidien (pour la plupart alimentaires), contrôle de fébriles micro-organismes et modèle le vivant.

Avec brio, Michel Blazy réussit à rythmer son espace d’exposition. Les murs sont, à certains endroits, badigeonnés de mixtures variées (telles que du yaourt formant un écaillement) et, à d’autres, accueillent, sur de minces étagères, de petits trésors (une superposition d’écorces d’orange en train de moisir…). Le sol est savamment ponctué de dépôts, comme un amas de coton blanc immaculé, évoquant l’onde d’une explosion nucléaire sous-marine, ou encore une large surface de fécule de pomme de terre odorante, mettant en valeur un faux squelette de dinosaure réalisé en croquettes pour chien ! Il est également scandé par des installations : des « chocopoules » (des sculptures de volatiles, construites en fil de fer et coton et recouvertes d’un mélange à base de crème dessert au chocolat), une collection d’une trentaine de plants d’avocats de hauteurs variées, des containers poubelles verts laissant lentement échapper un flot de mousse à raser…

Au contraire d’un lieu de monstration figé, le site est conçu comme un laboratoire dans lequel, tout au long du processus, Michel Blazy et ses assistantes interviendront pour organiser au mieux l’apparition et le cours de micro-événements.


Modules vs Polders : l’art de troubler nos perceptions

Pour sa troisième participation au Palais de Tokyo, Tatiana Trouvé investit une alcôve autour de la théorie communicationnelle du « Double Mind » (la double contrainte) et reprend ses deux principaux concepts artistiques : les « modules » (envisagés comme des lieux de travail et de concentration) et les « polders » (des espaces en réduction).

Avec malice, l’artiste invite son public à prendre part à une expérience déstabilisante au sein d’un dispositif sculptural, labyrinthique et déshumanisé. Celui-ci découvre des jeux d’illusion, de petits riens (comme une coulure de peinture noire dans un coin), des éléments disproportionnés (des portes que seuls des Lilliputiens pourraient emprunter) ou encore insolites (des filins, des meubles dignes d’Alphaville de Jean-Luc Godard, des bancs de gymnastique, de faux rochers recouverts de cadenas et desquels s’échappent un mystérieux liquide noir…). Au travers d’une baie vitrée, il observe une petite pièce blanche et comprend que celle-ci est au cœur de l’intrigue. Il se questionne face l’amoncellement de sel et de détritus, et tente de comprendre où peuvent mener les canalisations qui s’en échappent. En vain… Très vite, il en vient à naturellement formuler sa propre narration en fonction de son vécu et de ses fantasmes.


Entre obsessions et excentricités

Personnalité inclassable, le touche-à-tout et autodidacte new-yorkais Joe Coleman propose un inhabituel accrochage d’une vingtaine de ses tableaux. Patiemment peints à la loupe et expertement organisés en saynètes, ils rappellent les « crime comics » des années 1950 et témoignent crûment de son univers personnel. Dans la lignée des maîtres ayant traduit la démence (Jérôme Bosch, Francisco Goya…), l’artiste n’hésite pas à donner libre recours à ses obsessions de violence (meurtriers en série…), ainsi qu’à ses penchants « pervers » pour les anti-héros (l’homme-tronc jouant dans Freaks, par exemple), le mouvement gothique, l’anarchie…


A la croisée des micro-nations

Co-programmée en association avec le jeune plasticien Peter Coffin, l’exposition « Etats (faites-le vous-même) » réunit, dans une salle aménagée en traditionnel espace muséal, un ensemble d’éléments sur la fondation de micro-nations.

Placés à intervalle régulier sur tous les murs, des cartels – devenus très rares au Palais de Tokyo – expliquent l’origine des états fictifs. A propos de la « République Géniale » instaurée par Robert Filliou, il est, par exemple, mentionné qu’elle a été créée en 1971 comme un « espace mental où les citoyens sont à même de développer leur génie ». En hauteur, les drapeaux respectifs de ces états sont alignés. A de rares exceptions, ceux-ci reprennent les codes couleurs et dispositions conventionnels (avec son smiley souriant, l’étendard de l’ « Empire d’Aerica » est, sans nul doute, le plus original). Au milieu de la salle, des vitrines présentent quelques symboles à forte charge identitaire : des billets de banque, timbres, uniformes, médailles, écharpes décoratives, passeports, livres dont Comment commencer votre propre pays ? d’Erwin Strauss…

Dans une pièce voisine, Peter Coffin installe une serre grandeur nature utile à son projet « Musique pour les plantes ». Inspiré par les théories des années 1970 selon lesquelles les végétaux seraient réactifs à la musique, l’artiste laisse au public le soin de les bercer et à différents musiciens de renom celui d’organiser des concerts. Parmi les invités attendus : Noel Akchoté, Xavier Boussiron, Vincent Epplay, Lionel Fernandez…


En complément à ces projets d’envergure, le Palais de Tokyo continue d’ouvrir deux de ses modules à de jeunes artistes : David Ancelin et Camille Henrot (jusqu’au 25 février), puis Koki Tanaka et les Frères Ajemian (du 1er mars au 1er avril).


Article initialement publié sur Fluctuat le 21 février 2007

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