Laurent Zorzin – Arts Factory – 2007

En 1996, Laurent Zorzin co-fonde avec Effi Mild la galerie Arts Factory dans le quartier des Abbesses (Paris). L’intention de ces deux électrons libres est alors de promouvoir la scène graphique contemporaine. Au bout de dix ans (ponctués par cent cinquante expositions), ils transforment leur lieu physique en galerie d’art nomade et tentent de valoriser au mieux chacun de leur nouveau projet…

Rencontre à l’occasion de leur exposition « Arts Factory Summer Show » tenue à l’Espace Beaurepaire, du 6 au 23 juin 2007.

J-D. B. : Laurent Zorzin, au bout de dix ans, alors que les affaires semblaient bien marcher, vous avez décidé de rendre « nomade » votre galerie. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce choix ?

Laurent Zorzin : Plusieurs raisons expliquent notre stratégie, à la fois très pensée et très risquée. Premièrement avec mon associée, Effi Mild, nous avons eu un deuxième enfant et il a fallu trouver une solution moins contraignante que la galerie dans les murs. Ensuite, nous avions l’impression de toujours faire la même chose dans nos soixante-dix mètres carrés (en dix ans, nous y avons monté cent cinquante expositions). C’était devenu frustrant. 
Nous avions déjà expérimenté le principe de la galerie hors les murs notamment à la galerie Bastille-Lavigne où nous avions monté trois expositions (dont une consacrée à Pierre La Police) et, à chaque fois, nous trouvions un public différent. Paris fonctionne par arrondissement. Le public du dix-huitième est assez différent de celui du onzième… En nous déplaçant, nous captions différents publics qui ne se déplaçaient pas forcément. Cette stratégie de nomadisation correspondait également à une volonté de diversification de nos activités. Nos expositions ne représentent plus que cinq mois de l’année (contre onze auparavant), ce qui nous donne plus de temps pour l’édition. D’une certaine manière, nous créons un phénomène d’attente et nos manifestations deviennent de petits événements (cela dans le même esprit que les concerts).

Plusieurs artistes de renom vous font confiance – Jochen Gerner, Pierre La Police… et Daniel Johnston. Pouvez-vous nous expliquer dans quelles conditions vous avez commencé à travailler avec ce dernier ?

Je connaissais Daniel Johnston grâce à sa musique. En 2002, je suis allé sur son site Internet et j’ai découvert sa production de dessins. À l’époque, nous recherchions des talents américains pour notre exposition intitulée « American Outsider Artists » (2003). Nous l’avons alors contacté par mail, et nous sommes tombés sur son frère. Nous lui avons commandé une sélection de vingt œuvres, puis nous l’avons rencontré lors d’un concert à Mains d’Œuvres. 
L’exposition recueillit beaucoup succès et étonna le milieu de l’art contemporain. Nous étions les premiers à montrer son travail en France. Plusieurs galeristes possédaient déjà des œuvres de Daniel et attendaient pour les exposer. Ils l’ont ensuite présenté lors d’expositions collectives (notamment Hervé Lœ venbruck et Agnès b.). En 2005, nous avons présenté soixante-dix dessins de Daniel, cette fois dans le cadre d’une exposition personnelle. Ce fut une nouvelle fois un succès.

Selon vous, Daniel Johnston participe-t-il à un courant connu aux Etats-Unis ? Ou fait-il figure d’ovni ?

Daniel est représentatif de lui-même. De manière brute, il écrit de sublimes mélodies, mais reste techniquement limité. C’est ce qui fait son charme. À côté, il dessine énormément (plus qu’il ne compose). C’est pour lui un exutoire. Il balance tout ce qu’il a dans la tête et voit le monde à travers la culture ado américaine. Il est resté bloqué au stade de l’adolescence (moment de l’apparition de sa maladie).

Quelles sont les principales caractéristiques de ses dessins ?

Ses dessins montrent des gens possédés, des super-héros, des bons et des méchants (des nazis comme Crâne rouge qui lutte contre le Captain America, des femmes tentatrices…). Ils sont presque tous réalisés au feutre. Daniel dessine beaucoup lors de ses tournées et ce médium lui semble très pratique : il n’est pas salissant, facile à ranger… Il a également peint quelques gouaches, mais le résultat est beaucoup moins spontané.

Que présentez-vous de Daniel à l’Espace Beaurepaire ?

Nous montrons les originaux du cahier réalisé en été 2006. Il s’agit d’un véritable résumé de son univers graphique. On y retrouve des personnages récurrents dans son œuvre : le diable, le gentil canard, la grenouille, Ratzoïd… Il ne manque que Captain America.

Vous lancez la collection de cahiers de dessins contemporains “ Dans la marge”. Quelles sont vos principales intentions ?

En France, il s’agit du premier bouquin consacré à Daniel Johnston (une monographie assez complète existe aux Etats-Unis). Nous voulions créer quelque chose de léger, de ludique qui soit une introduction, une carte de visite pour les artistes. Nous allons distribuer ces cahiers dans des librairies spécialisées en bande dessinée et dans d’autres tournées vers l’art contemporain. Normalement, nous devrions en sortir dix par an. Au bout de dix ans, il devrait y en avoir une centaine. C’est un projet ambitieux qu’on avait dans les cartons depuis trois ans. Il ne fut concrètement réalisable que depuis que nous n’avons plus la grosse structure de la galerie.

Pourquoi ce format du cahier ?

Le cahier est un clin d’œil à ceux des écoliers et aux carnets des artistes. Le dessinateur l’embarque avec lui, et le complète en fonction de ses envies. Une fois rempli, nous n’avons plus qu’à le publier en fac-similé.

Comment a réagi Daniel Johnston lorsque vous lui avez proposé d’inaugurer la collection ?

Il a tout de suite accepté. Au début, nous avions un peu peur car ses prix ont été multipliés par dix, suite à son exposition à la Biennale du Whitney Museum.
Actuellement, le dessin est particulièrement en vogue, comme en témoigne, par exemple, le récent salon du dessin contemporain… 
Le dessin est, en effet, à la mode mais il ne s’agit que d’une seule tendance, le “ dessin de post-adolescent lâché” (David Shrigley, Virginie Barré, Petra Mrzyk & Jean-François Moriceau…). Il n’y a pas que ça, et une grosse partie des artistes reste négligée… À travers notre collection, nous souhaitons mettre en avant des dessinateurs que nous jugeons légitimes. Si nous avons la chance d’éditer des dessins de Placid et Muzo, tant mieux.

Enfin, quels sont vos projets futurs ?

Nous voulons continuer la programmation nomade, notamment à l’Espace Beaurepaire. Il nous reste encore quatre expositions de prévues là-bas jusqu’à fin 2008. En septembre-octobre, nous y exposerons trois cents œuvres du collectif marseillais du Dernier Cri. Cette présentation est déjà très attendue. Ces artistes ont récemment été montrés en Europe et aux USA, mais n’ont plus rien dévoilé à Paris depuis dix ans…


Article initialement publié sur Art and You, 20 juin 2007

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