Ulysse sort les griffes – Jurassic Pork II, Alain Séchas – Palais de Tokyo

Palais de Tokyo, du 31 mars au 5 juin 2005

Au sein de sa dernière pièce Jurassic Pork II, Alain Séchas (prononcer « ses chats ») nous convie à déchiffrer, à la lampe torche, les aventures de Siegfried, l’intrépide félin, lancé à la poursuite d’un cochon ailé, de la gironde Artémiss et de ses nymphes déjantées.

Avec humour et philosophie, Alain Séchas (né en 1955) dessine depuis une vingtaine d’années. D’abord auteur de constructions à base d’objets du quotidien, il se tourne assez rapidement vers la caricature, la sculpture – considérée comme un dessin tridimensionnel – et l’installation. Contrairement à nombre de ses contemporains, il néglige volontairement le processus afin de privilégier le surgissement et l’éblouissement, les deux facettes magiques de l’art.

En 2001, le plasticien dévoile au Consortium de Dijon Jurassic Pork, une grotte moderne plongée dans l’obscurité et envahie par une épaisse brume. A l’intérieur, le public découvre un automate de cochon ailé ainsi qu’un alignement de sketchs dessinés, disposés sans recherche de narration. Quatre ans après, l’artiste intègre un espace un peu plus restreint, conçoit une véritable histoire et agrémente son installation de nouvelles vignettes et de deux imposantes sculptures.


Heureux qui comme Siegfried a fait un beau voyage…

En parcourant du regard les affiches murales, nous découvrons le périple de Siegfried qui – tout comme le héros wagnérien – désire connaître la peur. Après dix ans de laisser-aller, le félin s’enfonce imprudemment dans la forêt tropicale, armé d’un simple arc à ventouse.

Au cours de ses délirantes pérégrinations, Siegfried aborde Salvador Dali et Jacques Lacan, puis Hermès psychopompe (« celui qui conduit les âmes »), un ancien basketteur, reconverti à la chasse et à la peinture. Devenant son guide, ce dernier lui fait rencontrer deux étranges « collectionneurs d’objets cultes » : le Comte Zarof (1) – enfermant ses sculptures contemporaines dans un camp militaire – et la Comtesse Pornault, une féline aussi sexy que névrosée, tenant en laisse son porc « Skato ». Contrariée par la mission de Siegfried, l’aristocrate bretonne n’hésite pas à lancer son armée de cochons de combat à ses trousses. Première grosse frayeur pour notre héros, qui décide de reprendre des forces dans la grotte de la « Nymph Academy ». Nouvelle gaffe, puisque très vite il devient l’objet d’une machination orchestrée par des oréades shootées au crack…

Maniant avec dextérité des registres fort différents, Alain Séchas parvient à un récit particulièrement agréable à lire. Parmi les ingrédients : une prose familière, un zeste de romantisme (une quête héroïque se déroulant dans une forêt, avec quelques éléments – comme des chaos de rochers – semblant tout droit sortis de toiles du XIXe siècle) et une pincée d’humour grinçant sur les dérives du monde de l’art, des reality show…


Une exposition spectacle

En maître accompli de l’exposition spectacle, Alain Séchas déploie, autour de ses affiches, une remarquable scénographie parvenant à nous faire oublier, pendant quelques instants, le poids de l’institution (2). Plongés dans le noir et ne mettant en valeur que ce que nous désirons réellement voir, la magie opère et nous nous remémorons inconsciemment des épisodes aussi divers que les chasses au trésor de notre enfance ou la mystérieuse ambiance des films noirs américains.

Au fil du parcours, nous nous plaisons à caresser du faisceau de nos torches les trois sculptures posées au centre de la pièce. Avec une âme d’enfant, nous nous émerveillons devant le téméraire Siegfried (aux allures d’Indiana Jones), puis avec un plaisir grivois, nous effleurons les formes généreuses d’Artémiss. Enfin, nous nous amusons à éviter le regard aveuglant de l’automate du cochon ailé, tout en nous rappelant les bien étranges prototypes volants de Léonard de Vinci…

Contribuant au charme latent de l’installation et faisant corps avec les dessins, deux pièces musicales contemporaines viennent subtilement rythmer notre parcours : l’Hermès de Salvador Sciarrino – joué à la flûte – et Root of an Unfocus de John Cage, un martèlement interprété au piano préparé, et pouvant, par exemple, évoquer une charge de sangliers.

A travers cette petite comédie non moraliste, Alain Séchas confronte le spectateur à sa propre image. Tout comme le chat, l’homme n’est pas facile à cerner : lorsqu’il prend conscience qu’il a les mêmes désirs que ses voisins, il souhaite s’échapper de son train-train quotidien et se lancer à la quête de nouveaux horizons. Voyage initiatique qui très souvent se fait à ses dépends… A tout à chacun donc, d’être plus clairvoyant que Siegfried qui, du début à la fin, ne fait que subir le monde, qui ne le comprend guère et qui malgré – ses grands yeux ronds – reste aveugle. En effet, comble de l’ironie, il ne s’aperçoit même pas que l’objet de sa quête – le Jurassic Pork – l’observe inlassablement du centre de la pièce.


Notes :

(1) Le nom du personnage fait référence à l’un des chefs d’œuvre du cinéma d’aventure : The Most Dangerous Game (1932, sorti en France sous le titre « Les chasses du Comte Zaroff » de Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel). Cf. la fiche sur allociné.fr

(2) Parmi ses précédentes expositions spectacles : « Les Somnambules » (2002, Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière), et celle tenue au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg en 2001.

Commissaire de l’exposition : Marc Sanchez, assisté d’Elodie Royer

La première version de Jurassic Pork a été intégrée à la collection des Abattoirs (Toulouse). A l’issue de l’exposition, la nouvelle version rejoindra également le fonds de l’institution toulousaine (co-productrice de l’exposition).


Article initialement publié sur Fluctuat le 21 avril 2005

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