Julie Genelin – Cadrage Débordement – 2007

ENSBA, du 22 mai au 13 juillet 2007

A l’occasion de « Cadrage débordement », Julie Genelin présente un intriguant cabinet de curiosités contemporain ainsi qu’un immense mur « vivant ». Un début de carrière fort prometteur…

J-D.B. : Vous faites partie des quatorze étudiants ayant reçu, en 2006, les félicitations du jury lorsque vous avez soutenu votre Dnsap (diplôme de cinquième année) à l’Ensba. Comment s’est déroulé votre examen et qu’avez-vous ressenti à l’annonce du résultat ?

Julie Genelin : J’ai passé mon diplôme en juin 2006. Début mai, je rentrais de Beijing et je « débarquais » dans l’ambiance « diplôme-diplôme » aux Beaux-Arts. C’était assez étrange. Je venais de vivre des mois d’aventure artistique intense, de découvertes et de rencontres pleines de fraîcheur, d’énergie et d’élan, à l’autre bout de la planète et je me retrouvais confrontée à des gens angoissés, stressés et très sérieux… On m’a conseillé de demander une dérogation pour passer mon diplôme en décembre… Il faut dire que je ne l’avais pas « préparé » plus que ça, mais que mon travail était là, j’étais dedans. C’est pour moi la qualité essentielle, la seule qui compte réellement, lorsqu’on montre son travail à un jury. Le meilleur conseil que l’on m’ait alors donné était : reste toi-même. Je voyais avant tout, dans cet examen, une formidable opportunité de pouvoir montrer mon travail à des personnes critiques et attentives, dont le regard serait exigeant. C’était très stimulant et cela m’a obligé à faire un travail de synthèse. C’était également l’occasion de me poser des questions simples comme « Qui suis-je ? Où vais-je ?… . » , une manière de me mettre toute nue devant un miroir anticipé.
Le moment même du diplôme a été une formidable occasion de parler de mon travail, de le confronter, le défendre et l’exprimer. Quelle chance d’avoir quatre personnes d’horizons divers, avec des sensibilités et des réflexions différentes, mais pas moins exigeantes !
A l’annonce du résultat, j’ai éprouvé un sentiment d’encouragement ainsi qu’une grande excitation mêlée de joie à l’idée de pouvoir revoir certains membres du jury et d’entreprendre un projet d’exposition avec eux et d’autres anciens étudiants dont j’apprécie le travail et l’engagement.

Comment qualifieriez-vous vos années passées à l’Ensba ? Qu’avez-vous principalement appris au contact de vos enseignants et des autres artistes ?

Ce furent des années passées entre autres à l’Ensba. J’ai pu y suivre des cours théoriques d’histoire de l’art très intéressants. J’ai aussi eu la chance d’entreprendre des formations de vidéo, un apprentissage de logiciels informatiques, et j’ai pu jouir d’infrastructures (comme la médiathèque, un trésor parmi les trésors de cette école, l’atelier de sérigraphie, le laboratoire photo, des lieux pour le moulage, modelage, le travail du métal… ). L’Ensba est un véritable laboratoire… Elle donne l’occasion d’essayer, de tester, de chercher comme de se chercher.
Pour ce qui est des rencontres avec les enseignants, j’avoue avoir adopté, au départ, une attitude de retrait car j’avais peur de « tomber » sous l’influence de quelqu’un. J’ai néanmoins rencontré le regard stimulant de quelques professeurs de théorie, ou de personnes qui sont chargées des formations techniques (et dont l’importance est hélas sous-évaluée à l’école).
 Au départ, j’ai choisi l’atelier d’Annette car c’est une femme. Ce qui me plait chez elle, c’est cette attitude de résistance, quant au fait d’être une femme justement, dans le monde de l’art.
Il y a également eu de très belles rencontres avec des étudiants de l’Ensba, mais je suis tentée de dire que les plus fortes, celles qui ont nourri mon travail, ont été effectuées en dehors des murs de l’école : Françoise Riganti, Sarkis, des compositeurs comme Michael Nyvang… Ce sont des personnes plus que tout engagées dans leur travail.

Par quel terme aimez-vous vous définir maintenant que vous avez quitté l’école ?

S’il y a un « avant » et un « après » , celui-ci se manifeste plus dans le regard de l’autre que dans mon approche personnelle. L’école est un passage, mais elle est surtout un lieu de rencontres, d’apprentissage et d’expérimentation de certaines techniques… Je pense être, simplement, restée moi-même. Ni plus, ni moins.

À l’occasion de l’exposition « Cadrage débordement », vous présentez un cabinet de curiosités contemporain ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette pièce ?

Le cabinet de curiosités est un lieu qui regroupe des collections. Les cabinets du 16ème et 17ème siècles en Europe et leurs collections de « curiosités » sont à l’origine des premiers musées, des premiers catalogues, etc.. Leurs collections visaient à percer le mystère du monde : les objets rares et précieux étaient rapportés de voyages, relevaient de découvertes à l’état pur, avec toute la naïveté, le mysticisme et l’émerveillement que cela pouvait comprendre. Ces cabinets de curiosités ont été des moments relais entre l’ère théologique et l’ère scientifique de nos sociétés. Cette dimension mystérieuse, instinctive du collectionneur m’intéresse. Il y a certaines collections que je pratique, et dont la dimension se révèle même des années plus tard… Mon travail, s’il est parfois (oui, il ne l’est pas toujours) très rapide sur la forme, a un fond qui se développe lentement, comme une fleur qui s’ouvre. Je sens que ce fond est là, vivant. Il faut parfois du temps pour qu’il se révèle à celui qui le regarde, car la forme est parfois très bruyante, colorée, brillante, facile et attractive. Les « polaroïds mobiles » , par exemple, ont été faits de façon très volatile, très rapide, sans protocole, presque superficiellement. Ils sont pourtant tous uniques, sans négatif, comme des trous d’identités. Leur affichage, en forme de petites annonces, anonymes en quelque sorte, est assez dur et cruel derrière son aspect drôle et ludique. Tout comme la collection de « gants perdus » , qui parle de ces petits drames du quotidien…

L’influence d’Annette Messager, votre ancienne directrice d’atelier, est particulièrement visible dans cette œuvre (au niveau des matériaux employés, de la relation portée à l’individu, du goût pour la collection d’objets…) ? Le ressentez-vous et comment vous situez-vous par rapport à elle ?

C‘est drôle car je ressens bien ce que vous dites, mais a posteriori. Il y a comme certaines évidences entre le travail d’Annette et le mien, mais nos problématiques sont quelque peu différentes. Nos réflexions s’articulent et se développent dans une équation espace-temps qui nous est à chacune propre et inaliénable.
Le travail d’un artiste n’avance jamais seul : il pousse sur un certain sol et sous un certain soleil. Il y a toujours des transmissions, plus ou moins visibles, d’un aîné. « Il faut se trouver un père et le tuer radicalement » (dixit Christian Bernard, une autre rencontre importante dans mon parcours). Maintenant, de là à dire qu’Annette est ma mère unique non, je ne crois pas.

Dans l’un des deux grands escaliers, vous présentez un immense assemblage de 560 x 720 cm, composé d’emballages de produits alimentaires. Ceux-ci sont soigneusement scotchés et classés en fonction de leur DLC (date limite de consommation). Pouvez-vous nous expliquer l’origine de ce projet, ainsi que le sens du message que vous souhaitez faire passer (s’il y en a un) ?

Il y a bien un message. Je me permets de vous citer des extraits du texte que j’ai écrit sur ce travail : 
« Une ligne chronologique sur laquelle s’accrochent des dates précises, épigraphies du quotidien, rythme imposé par notre culture occidentale, le marché de la consommation. Suspendre toutes ces dates butoirs qui rythment notre organisation ménagère, nos achats et la réalité de notre consommation journalière, sur la ligne du temps comme un calendrier, ici posthume, qui s’érige comme un monument aux morts.
 Image de trépassés sauvés de l’oubli, par leur épigraphie même : car imprimées, oui, gravées dans le papier, le plastique, l’aluminium, ces dates sont des témoins temporels, points dans l’espace reliés ici en un mur. Par un objet, qui incarne une ruine à venir reprendre l’allégorie de la limite (…) 
Coudre et découdre et recoudre le fil. Dans la réalisation même du mur s’opère une action de véritable manufacture, de tissage, comme de la tapisserie minutieuse, travail de couturière, de la dentelle qui grandit et se trame au fur et à mesure de l’assemblage. Peau qui se roule au fur et à mesure, comme un tissu cousu (…) Modulable, ce mur doit rester vivant. »

Espérez-vous faire carrière comme artiste ? Etes-vous déjà représentée par une galerie et/ou avez-vous un site Internet ?

Je ne suis pas encore représentée par une galerie. Disons que carrière ou pas, je compte travailler mon art et toujours approfondir ma recherche. 
Mon site Internet est actuellement en cours de réalisation.

Quels sont vos projets en cours ?

Je travaille actuellement sur un projet d’opéra pour texto (de téléphone portable) avec un ami compositeur de musique contemporaine, Michael Nyvang. Sinon, j’ai aussi quelques projets pour Celeste, un groupe d’artistes qui s’est formé à Beijing en 2005.


Article initialement publié sur Art and You, 20 juillet 2007

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