Jean-Luc Blanc – Opéra Rock – 2009

Le CaPc Bordeaux présente, du 5 mars au 14 juin 2009, une rétrospective collective de Jean-Luc Blanc, intitulée « Opéra Rock ». Deux cents œuvres de l’artiste côtoient, dans un même espace, celles de quarante-cinq créateurs, ainsi que des antiquités, curiosités et naturalia.

Né en 1965 à Nice, Jean-Luc Blanc a étudié à la Villa Arson à la fin des années 80, puis a squatté un atelier en ruines à l’Hôpital Ephémère, avant de s’installer à Paris en 1990. En 2008, l’artiste s’associe à Alexis Vaillant, curator, pour monter un étrange « opéra rock ». Ensemble, ils pensent l’exposition comme un « jardin d’acclimatation », une zone qui ne « prétend pas révéler le secret derrière chaque image, mais explorer davantage l’imaginaire qui les imprègne. »

J-D. B. : D’où est venue cette idée d’opéra rock ?

Alexis Vaillant : L’idée d’opéra rock est arrivée assez rapidement. Après avoir travaillé plusieurs fois avec Jean-Luc, je lui ai demandé ce qu’il souhaitait faire. Il m’a répondu : « il n’y a qu’un seule chose à faire, un opéra rock ». C’est le genre de challenge curatorial tentant, une liane à laquelle on a envie de s’accrocher, et pas une simple fantaisie de curator.

Vous présentez cette exposition comme une « rétrospective collective », pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce concept ?

Alexis Vaillant : La rétrospective réunit des œuvres de Jean-Luc et, pour rendre la chose plus vivante, des pièces d’autres artistes. Elle n’est pas pensée de manière chronologique, mais de manière beaucoup plus flottante : on présente à la fois ce qui se passe en scène (la production de Jean-Luc) et ce qui se trame dans les couloirs de son esprit. On les met ensemble pour abolir la frontière que l’exposition maintient.
D’habitude, quand on rentre dans une exposition rétrospective, on découvre un classement, un calendrier (…) et on ne rentre pas du tout dans le désordre, la désorganisation sensitive et visuelle. Ici, il y a plusieurs espaces imbriqués, tout un jeu d’amalgames, de mariages, de contradictions, de rapports de forces, de tensions entre les œuvres. L’exposition devient, du coup, quelque chose qui n’existe pas, le mariage, en quelque sorte, de deux concepts connus : l’exposition monographique et l’exposition collective.

Avant même de parvenir à la première salle d’exposition, le son nous accueille.

J-L. Blanc : Tout l’espace a été sonorisé par Mr Learn. En montant l’escalier pour arriver dans les salles, on est charmé par un son : le « Aurore » de la version française de La Belle au Bois dormant de Walt Disney. On peut l’interpréter de deux façons : soit l’origine du jour (en français), soit l’horreur (en anglais). Nous ne voulions pas que ce soit une lumière qui montre le chemin, mais une obscurité portée par un son qui nous élève pour arriver au cœur de l’interzone.

Qu’est-ce que l’ « interzone » ?

J-L. Blanc :  L’interzone est un lieu assez clair, où les confusions sont aléatoires, produisent un trouble, des incertitudes et une position face aux œuvres inédites. On est pris dans un ensemble qui prédispose le spectateur à ressentir des choses qui sont plus ou moins évidentes, mais qui ont également autre chose à nous révéler. Seul un encadrement, une lumière, un son et un soin apportés à l’espace permettent d’accéder à la lecture des œuvres.

L’exposition est très scénographiée, quels choix avez-vous opérés ?

Alexis Vaillant : Pour que ça ne soit pas une cacophonie insensée, on a rationalisé la déambulation à partir du plan  existant : une allée de 1’000 m2, exploitée de manière sérielle (toutes les pièces font 13 x 6 m). On n’a rien cassé, rien modifié. Par contre, on a opéré un travail de scénographie pour rendre la déambulation la plus cinématographique possible, même si c’est le cerveau qui opère le montage du film. Ce qui est donné à voir, ce sont les éléments de pré-montage. Il y a des imbrications d’esthétiques que l’on connait et qui sont mises ensemble. On retrouve plusieurs éléments fantasmagoriques, l’expo prend des allures de tombeau de Nefertiti, et en même temps, devient rock, gothique….

J-L. Blanc : On n’est pas du tout dans une exposition muséale standard, bien qu’elle en ait le look. Tout a été perverti, dévié… Il est assez rare d’être dans une exposition avec des murs noirs, et de trouver en même temps de la pièce sèche, qui contredit l’esthétique urbaine.

Le Capc est un lieu très marqué, quels pièges avez-vous dû contourner au niveau de la scénographie ?

Alexis Vaillant : Le territoire de l’exposition est – soit disant – plus fermé, plus objectif que ceux du cinéma et de la littérature, car il nous incorpore. Il y a beaucoup de préjugés là-dessus… Mettre toutes ces œuvres ensemble tisse une dramaturgie. Nous avons créé un éclairage dramatique pour accompagner ce lieu qui lui-aussi est dramatique avec son architecture du XVIIème siècle.
Le CaPc est un lieu particulier dont on ne connait pas tous les paramètres. On a, par exemple, compris qu’il ne faut pas éclairer tout le plafond, ni faire ressortir la pierre – si on le fait, on a l’impression d’être dans une grange… Si, par ailleurs, on avait mis des spots de quatre cents volts partout dans l’espace, esthétiquement, vous n’auriez pas été amené dans la mécanique du rêve, dans la dramaturgie de l’opéra rock.
Au final, c’est réussi et quand on se  retrouve seul dans cette expo, on a l’impression d’être dans une machine. Des références au cinéma s’activent, on a l’impression de participer à une scène théâtrale et inquiétante.

On commence le parcours par l’interzone, puis on traverse différentes sections aux titres mystérieux. Qui a choisi les titres ?

J-L. Blanc : Les titres des salles proviennent des discussions (sur la mécanique infernale du rêve…) qu’on a eues pendant un an. On a délimité l’espace en six zones. On prend l’ « Escalier des Superstitions », on parcourt les trois premières salles de l’ « Interzone », puis on passe dans la « Myopie crépusculaire et l’Oreille interne ». Lui succèdent la « Bibliothèque noire », les « Décollations et Pétrifications » et enfin la « Cinémathèque imaginaire ».

Alexis Vaillant : On a décidé d’apposer aux titres des phrases de Jean-Luc pour aiguiller et lâcher le visiteur dans ce qui est un jeu. Il y a certains éléments qui viennent de l’expo du Surréalisme, conçue par Breton comme une sorte de labyrinthe qui n’existe pas dans l’espace mais qui peut exister dans les rapports entre les œuvres : la Salle du Billard, de la Cheminée…

Qu’est-ce que la « myopie crépusculaire » ?

J-L. Blanc : On a retenu cette expression de « myopie crépusculaire », en référence à certains écrits de Léonard de Vinci qui distinguait des visages, puis des postures dans les tâches d’humidité.
Derrière ce terme, se cache soit une pathologie, soit quelque chose que nous pouvons tous constater à notre échelle. Ca dépend des saisons, ça peut commencer vers 18h-19h. Notre système oculaire opère un focus en réaction à la baisse de luminosité, et on a moins de facilité à estimer la distance entre les choses et nous.
Dans cette partie, nous donnons à voir des choses qui surgissent d’une myopie crépusculaire. On peut, par exemple, en voyant cette éponge distinguer une tête de Nefertiti (la collerette fait penser à un chapeau égyptien). A côté, nous avons disposé une installation de Vydia Gastaldon composée d’éléments formellement proches des pyramides. Et ce n’est peut être pas un hasard si un dessin du traducteur, théologien, philosophe Pierre Klossowski est présent…

Enfin, pourquoi avez-vous consacré une salle aux « Décollations et Pétrifications » ?

J-L. Blanc : Alexis m’a fait remarquer, sur l’ordinateur, que j’avais produit beaucoup de portraits. Je me suis dit : « Il y a beaucoup de têtes coupées, ça serait intéressant que l’une des pièces porte le nom de décollations ».
Pendant longtemps, il était interdit – ou du moins très malvenu – de couper une partie du corps dans la représentation. Les tentatives étaient punies par l’église et la clientèle qui était vexée de ne pas voir ses pieds, ses oreilles… Maintenant, c’est totalement banalisé grâce à la presse, le cinéma… Parmi les œuvres que nous avons retenues, figure le portrait d’une femme qui a coupé le pénis de son mari…


Article initialement publié sur Art and You, 10 avril 2009

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