Jan Fabre – Les messagers de la mort décapités – Galerie Daniel Templon

« Les messagers de la mort décapités » à la Galerie Daniel Templon, du 19 janvier au 24 février 2007

Depuis la fin des années 1970, le créateur polymorphe Jan Fabre éprouve tout autant la mise en scène, l’écriture et la chorégraphie que les arts plastiques. Exposé à la galerie parisienne Daniel Templon, un remarquable ensemble de pièces récentes permet de (re)découvrir les conceptions de cet insatiable homo faber.

Selon Jan Fabre, l’art ne consisterait pas en une simple quête spirituelle, mais serait également investi d’une puissante dimension corporelle. Fantastique et dérangeant, son œuvre entremêle des éléments physiques de tout ordre et aborde des thématiques aussi diverses que la condition humaine, les instincts primaires, le monde des rêves ou encore les relations parfois complexes existant entre l’humain et le monde animal.

Déjà remarqué lors ses spectacles Je suis sang (2001) puis L’Histoire des larmes (lynché par la critique durant le Festival d’Avignon 2005), son attachement aux fluides corporels reste d’actualité. Sur les cimaises de la pièce centrale, Jan Fabre expose six dessins réalisés avec ses propres sanglots. Sur chacun figurent, dans la partie supérieure, un croquis de château médiéval et, plus bas, les conditions de réalisation (date, localisation du logis, origine des larmes déposées : pelure d’un oignon, étirement de la paupière, pensées mélancoliques…). S’adressant à notre part d’intimité la plus enfouie, ces crayonnages parviennent, sans peine, à troubler nos consciences… A proximité, sont disposées Histoire de larmes, deux sculptures de femmes en plâtre, montées sur des socles, poignardées à différents endroits et encombrées de multiples vases en verre transparent. Métaphoriquement, les récipients recueillent ce que l’artiste expulse et l’ensemble stigmatise la délicate position d’entre-deux qu’il vit : il est tout à la fois celui qui exploite l’existant et laisse entrevoir de nouvelles perspectives.

Internationalement reconnu pour ses sculptures à base de scarabées naturalisés, Jan Fabre se plait ici à employer, de manière non macabre, des animaux empaillés, Dans la première salle, pour l’occasion repeinte en noir et fermée au public, il recrée une ambiance de liesse populaire avec son Carnaval des chiens de rue morts. Autour de confettis, de cotillons, de chapeaux pointus et de guirlandes colorées, des mâtins attendent. Certains sont suspendus dans les airs, d’autres allongés par terre. Savamment exploitée, l’allégorie du chien errant que l’on trouve déjà au Moyen-âge est toujours aussi efficace : l’artiste est celui qui est proche de ses congénères mais qui a su se libérer de ses chaînes.
A l’autre extrémité de l’espace d’exposition, Jan Fabre présente Les messagers de la mort décapitée, une installation composée de cinq têtes de hiboux sagement alignées sur une table recouverte d’une nappe blanche. Reprenant à son compte la symbolique entretenue par la tradition picturale flamande (œuvres de Jérôme Bosch, Pieter Bruegel…), il confère à ces rapaces – dont les yeux de verre nous regardent fixement – un regard tout à la fois empreint de sagesse et de folie.

L’exposition trouve un dénouement probable avec l’installation La Table de la résistance. Dans le plateau de la table de banquet, sont élégamment découpés les mots « Der Zet » – la résistance – et, sur les assises des chaises, des empreintes de pieds d’aigle (symbole du pouvoir, par excellence). A travers cette dichotomie, Jan Fabre nous révèle une dernière facette de la figure de l’artiste : encouragé par la société, il est celui qui finement parvient à saisir des échappatoires idéologiques.


Article initialement publié sur Fluctuat le 15 février 2007

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