A l’horizon de Shangri-La – FRAC Lorraine

Au FRAC Lorraine, du 7 juillet au 16 septembre 2007

« Cap à l’Est » , telle pourrait être notre accroche, ou du moins le message que nous adresse le Fond régional d’art contemporain de Lorraine. Le temps d’un été, l’institution messine nous entraîne dans une quête initiatique, croisant nos regards avec ceux d’ arpenteurs de territoires…

L’Extrême-Orient n’a de cesse de fasciner les Occidentaux, et les a toujours incité à se confronter à la démesure de ses paysages. Située au cœur de l’Himalaya, l’enclave utopique de Shangri-La (« le Pays du sacré et de la paix ») se révèle paradigmatique de cette vision enchanteresque, tout à la fois emprunte de sérénité, de pureté, d’impermanence et de spiritualité asiatique. Mais qu’en est-il réellement depuis les récentes dérives révolutionnaires et la faillite des aspirations positivistes ?


Prendre du recul pour mieux avancer

Dès son arrivée au Frac, le visiteur est convié à relativiser ses certitudes d’Occidental afin de mieux découvrir les mystères de l’Asie qu’il ne connait guère. De manière sobre et conceptuelle, l’installation lumineuse Dong Xi Nan Bei (E,W,S,N) de la plasticienne luxembourgeoise Su-Mei Tse (née en 1973) assure poétiquement cette transition. L’artiste se place dans la peau d’une Orientale et, grâce à quatre signes calligraphiés en néon, nous laisse percevoir que les repères spacio-temporels divergent d’une civilisation à une autre. Alors que chez nous, c’est le Nord qui obtient arbitrairement la primauté sur les trois autres points cardinaux, les Orientaux s’orientent à l’Est. Revisitée à l’échelle terrestre, cette appréciation géographique parvient à libèrer nos esprits et nous fait comprendre que tout n’est qu’une simple question de points de vue. Les horizons peuvent alors s’entrecroiser…

Similairement au public, quelques artistes asiatiques prennent du recul pour sonder la validité de leurs acquis culturels. Au sein de son installation A Needle Woman – Tokyo, Shangai, Delhi, New York (1999-2000), composée de quatre grands écrans, la vidéaste coréenne Kimsooja (née en 1957) éprouve l’un des principaux preceptes de la philosophie bouddhiste ; celui-là qui affirme que dans sa quête de sérénité, l’être humain ne doit pas être considéré comme une entité figée mais comme une combinaison mouvante de la forme, des sensations, des perceptions, de la conscience et des envies. Affrontant de face le flux des mouvements des piétons et filmée de dos (on ne voit d’elle que sa queue de cheval et sa robe asiatique), l’artiste attend, impassiblement, au milieu d’artères urbaines de quatre mégalopoles, testant ainsi la dualité existant entre l’individu et le tissu urbain qui l’entoure. Les réactions divergent visiblement d’une mégalopole à une autre, et reflètent les regards portés par les individus sur leurs concitoyens : en Inde, tous se questionnent sur les intentions de l’artiste, à Shangaï, seuls les enfants et les touristes la regardent attentivement, à New York, personne ne lui prête attention…?


Mettre en marche son art…

A l’instar du célèbre photographe anglais Hamish Fulton (auteur du panorama Eyes of a snake: an eleven days wandering walk in Central Australia, July 1982, un triptyque de 2m50, obtenu sans invention, ni trucage – collection du Frac), plusieurs artistes asiatiques marchent à la découverte des territoires les plus reculés et témoignent de leurs périples. Ceux-ci adoptent des démarches beaucoup moins conceptuelles que leur aîné, et se posent en véritables ‘trublions’ vis-à-vis de l’histoire passée et actuelle.

En 1992, deux cent cinquante artistes internationaux reprennent symboliquement le redoutable trajet parcouru par le charismatique guide du parti communiste Mao Zedong et ses cent trente mille hommes, lors de la « Longue Marche » (octobre 1934-octobre 1935). Parmi les accompagnateurs de ce projet, figure le jeune Qin Ga (né en 1971 en Mongolie intérieure) qui, à chacune des grandes étapes, se fait progressivement tatouer l’itinéraire sur son dos. Deux vidéos ainsi qu’une série de vingt-trois photographies (les douze premières sont prises en studio) témoignent de ce douloureux travail de mémoire, et nous questionnent sur cet événement qui a alimenté la mémoire collective et temporairement suscité un rêve de nouvelle société.

S’inspirant d’une autre aventure significative (le voyage du cœur du Tibet à Katmandou, entrepris, en 1863, par le marcheur-topographe Nain Singh), le Chinois Qui Zhijie décide d’effectuer le même parcours à l’envers. Attaché par des chaînes lui enserrant les chevilles et limitant l’amplitude de ses pas, l’artiste rencontre les populations autochtones, et procède à une collecte d’objets métalliques, qu’il fond pour produire une barre de rail. A travers ce geste fort symbolique, en référence à l’arrivée, en 2006, de la liaison ferroviaire Katmandou-Lhassa, Qui Zhijie nous montre comment même les zones les plus lointaines de l’Asie tombent aux mains des capitalistes (Lhassa est connue pour abriter le palais du dalaï-lama, mais également la plus grande réserve mondiale d’uranium…).

Avec un ton beaucoup plus caustique, Xu Zhen (né à Shanghai en 1977) nous laisse, quant à lui, percevoir comment l’Everest est progressivement devenu un trophée de chasse convoité par les puissances étatiques, un objet de polémiques incessantes entre Américains et Chinois. A coups de découvertes technologiques, les chercheurs de ces deux pays souhaitent universaliser leurs références, et ainsi imposer leur suprématie sur ce désert de glace quasi-inaccessible. A quelle altitude culmine-t-il ? 8850m de haut (comme le suggèrent les Etats-Unis, maîtres du système GPS) ou bien 8848m ? Par l’absurde, l’artiste relativise ce houleux débat en se filmant dans la neige, en train de montrer à une équipe de faux techniciens comment tronquer le sommet de sa propre taille, soit 1m86. Une reconstitution provocatrice qui tente de rendre plausible (à coups de flèches de couleurs en surimpression…) un acte tout aussi farfelu qu’irréalisable….

En résonnance à ces odyssées contemporaines, le Frac présente deux vidéos humoristiques des artistes français Laurent Tixador (né en 1965) et Abraham Poincheval (né en 1972). Dans L’Inconnu des grands horizons (2002), le duo traverse en ligne droite la France de Nantes à Metz, au mois de décembre, et, dans Total Symbiose 3 (2006), il improvise un feu de camp sur le toit d’un gratte-ciel… De ces mises en condition parodiques, aussi peu dangereuses qu’inutiles, s’instaure un questionnement sur le mythe de l’aventurier : à l’heure actuelle, où seules les aventures les plus improbables (tour du monde à l’envers…) continuent de retenir l’attention, est-ce que les défis majeurs se déroulent réellement à l’autre bout du monde ?


Respirer et réaliser

Alternant des œuvres aux thèmes graves avec d’autres beaucoup plus légères, cette exposition nous montre l’envers d’un fantasme, et nous prouve (une nouvelle fois) que l’art est susceptible de dévoiler l’inavouable. A une époque où les idées artistiques sont de moins en moins affirmées, cette invitation à croiser les horizons se révèle audacieusement réussie. D’autant plus qu’elle est aisément compréhensible par tous…


Article initialement publié sur Art and You, 19 septembre 2007

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