High culture / low culture – Cultural Folks – Mike Kelley

Galerie Ghislaine Hussenot, du 23 octobre au 14 décembre 2004

Artistiquement inclassable, le Californien Mike Kelley est un touche-à-tout engagé qui, depuis la fin des années soixante-dix, s’interroge sur les différentes cultures américaines. Son œuvre dresse un portrait sarcastique de l’Amérique profonde, de son humour et de sa société inégalitaire.

Mike Kelley se définit volontiers comme un « domesticated artist » : il expose dans les plus grands musées, produit des pièces pour les biennales internationales (en 2003, il a investi tout un étage du MAC à la Biennale de Lyon) et enseigne au Cal Arts (la célèbre école des beaux-arts de Californie). Toutefois, malgré sa forte présence au sein des institutions, il se refuse à tomber dans un quelconque académisme et se pose en véritable trublion. L’ensemble de son œuvre – constitué de vidéos, performances, livres, peintures, cassettes audio, peluches salies et surtout d’installations – aborde, de manière originale et parfois trash, de multiples thématiques en lien avec la culture populaire : la scatologie, les problèmes sexuels, la religion, la lutte des classes…

L’artiste se montre particulièrement alarmiste face à l’imperméabilité des relations culturelles entre l’Amérique d’en bas et celle d’en haut : la première semble se complaire dans la low culture, c’est-à-dire dans les loisirs de masse (télévision, rock, bande dessinée…), tandis que la seconde protège avidement sa high culture (musées, livres, cinéma d’art et essai…). Selon lui, la seule différence entre ces deux formes culturelles réside dans les modes de transmission et d’acceptation. En tant qu’intellectuel engagé, il tente de réévaluer les cultures populaires vis-à-vis de la culture savante, et mène un combat pour que toutes se rejoignent et n’en forment plus qu’une.

Dans la première salle, Mike Kelley a accroché quatre affiches dessinées en noir et blanc, à l’humour érotico-scatologique typique des comic books. Grâce à elles, le visiteur découvre, par exemple, pourquoi E.T a un aussi long cou (le sgeg coincé, il aurait du faire attention au battant de la cuvette des toilettes…) ou encore la mystérieuse raison de l’attitude décontractée des pêcheurs (là, on se passera de commentaires…). Ce type de caricature – à la fois banale, infantile et vulgaire – est symptomatique d’une certaine low culture. Beaucoup d’Américains se plaisent à s’échanger leurs vignettes satiriques, à les punaiser aux murs… tels des posters de routier. Profitant du contexte de la galerie d’art, Mike Kelley n’hésite pas à les jeter au regard du monde de la high culture ; il les décontextualise pour mieux faire apparaître leur évidente banalité.

Le visiteur tente ensuite, avec beaucoup plus de peine, de comprendre une installation monumentale construite en deux parties, From My Institution to Yours (1987). Au fond de la galerie, un plateau – recouvert de moquette rouge écarlate et aux cloisons peintes de la même couleur – sert de présentoir à un poing noir brandi et à un ensemble de dessins d’animaux personnifiés : un lapin apeuré par le travail, un écureuil se demandant quoi faire, un rat essoufflé… En face, une porte à demi enfoncée (signalée comme une entrée de service réservée aux employés) et un bélier métallique, écrasant un panneau « Workers Unite » lui-même déchiré en deux. Pour relier le tout, un long fil rouge suspendu dans les airs. L’analyse de l’œuvre est loin d’être évidente car, particulièrement espiègle, Mike Kelley se plait à brouiller son discours. Essayons quand même de discerner quelques pistes. Les dessins d’animaux ont été trouvés par l’artiste dans les bureaux des auxiliaires de Cal Art, qui les réalisaient pour leur propre amusement. Ils lui ont tout de suite plu car ils étaient le signe d’une forme artistique populaire émergeant secrètement dans un cadre institutionnel. Le poing noir est, quant à lui, une allusion à l’art des ouvriers, il fait directement référence à l’agit-prop de la Russie communiste. D’une certaine manière, nous pourrions considérer le stand du fond comme le lieu de la culture populaire. Le fil apparaîtrait alors comme le chemin à suivre par les ouvriers pour accéder au monde fermé des « cols blancs » : celui du musée. La conquête bien sûr ne se ferait pas sans combat comme en témoigne l’état de la porte…

Pour accompagner cette installation, Mme Ghislaine Hussenot a demandé à Mike Kelley de montrer au public le mystérieux envers du décor : la pièce située derrière la porte. L’artiste a accepté la demande et, toujours sous la forme d’une installation, présente son bureau au Cal Art. En montant à l’étage, le visiteur découvre un pupitre classique : un ordinateur posé sur un meuble informatique standard – dans lequel sont méticuleusement rangés des cartouches d’encre et des cartons de feuilles de papier – le tout devant un décor photographique. Sur les cloisons de l’installation : un panneau « No Smoking », un calendrier ainsi que les mêmes caricatures d’animaux qu’en bas. L’imprimante fonctionne toute seule et ‘crache’ sans relâche des pages de comic books. Celles-ci sont recueillies dans un gigantesque bac, mais la production est telle que le sol en est partout recouvert. Très discrètement, de nombreux visiteurs s’en emparent. Sans doute vont-ils à leur tour les punaiser chez eux ?

Tout le long des murs de la mezzanine, Mike Kelley a disposé cinq de ses derniers assemblages (issus de la série « Graphic Layout », 2004). De loin, nous discernons des silhouettes humaines. Puis, en nous rapprochant, nous réalisons qu’il s’agit de collages de fragments de photocopies de comic books. Certains font référence à des symboles institutionnels (le sceau du président américain, le Capitole, le dollar…), quelques uns à des motifs populaires (des héros de BD comme Taz, l’exhibitionniste de l’ascenseur…) et d’autres à des signes plus provocateurs (toilettes, majeur tendu…). Amusements de l’artiste, ces ensembles, presque informes, brisent toute forme de hiérarchie et confrontent les cultures pour n’en former plus qu’une qui serait universelle.

Dans les années quarante, Meyer Schapiro, aux côtés d’intellectuels engagés, rêvait d’un art américain plus libre, unissant les jugements de goût des classes dominantes aux cultures des masses populaires, et abolissant la hiérarchie entre fine arts et low arts. Soixante ans après, l’artiste post moderne Mike Kelley mène toujours le combat contre ce biculturalisme à deux vitesses et le traduit de manière particulièrement percutante. Au sortir de l’exposition, l’observateur critique ne peut que se questionner : la société américaine se complairait-elle dans un sorte d’immobilisme culturel ?


Article initialement publié sur Fluctuat le 24 novembre 2004

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