Helmut Federle – Prix Aurélie Nemours 2008

Le Prix Aurélie Nemours 2008 a été remis, le mardi 27 janvier 2009, à Helmut Federle. Rencontre avec l’artiste soleurois au Centre Pompidou…

J-D B. : Entre 1964 et 1966, vous avez entrepris des études d’art appliqués à Bâle et assidûment fréquenté le Kunstmuseum où vous avez pris goût à l’art abstrait. Pouvez-vous nous parler de vos débuts ?

Helmut Federle : Je suis originaire d’un petit village de campagne, à la frontière autrichienne. Quand je suis arrivé aux Beaux-Arts de Bâle, qui avaient une très bonne réputation, c’était dans une grande ville, loin de mes parents. L’enseignement était assez strict, influencé par les théories du Bauhaus, du graphisme et de la photographie, moins par la peinture et la sculpture.
Dans les musées de Bâle, il y a beaucoup d’œuvres de peintures abstraites (de Kandinsky, Malevitch…) qui m’ont très fortement influencé lors de ma formation aux Beaux-Arts. C’était la première orientation que j’ai suivie, en tant qu’étudiant. Puis, au début des années 70, lorsque j’ai quitté les Beaux-Arts, je me suis mis à dessiner les montagnes. En tant que jeune artiste, je voulais dans ce temps là faire quelque chose de différent, passer par ce chemin particulier du paysage.

A la fin des années 70, vous avez vécu aux Etats-Unis. Comment vous situez-vous par rapport aux peintres abstraits américains ?

Les peintres abstraits américains m’influencent très fortement, il s’agit de l’époque historique qui m’a le plus fortement marqué, avec des peintres comme Clyfford Still, Barnett Newman ou Paul Rothko. C’est quelque chose que je sens très proche de moi, une bible de la peinture abstraite. 
Si on connaît mon œuvre, on se rend compte que je me suis efforcé de ne pas continuer dans les chemins déjà tracés : peindre était une démarche conceptuelle, dans le sens où je pouvais mener une œuvre très informelle, et quelques mois plus tard, une peinture très géométrique. Je ne voulais pas seulement prendre une direction, je voulais être très ouvert sur une certaine mentalité de peinture.

Comment expliquez-vous votre choix de couleurs si particulières, cette gamme assez foncée, que l’on pourrait qualifiée d’ « éteinte » ?

Je suis un artiste plus nordique que méditerranéen : les brumes, les pierres des montagnes, les rochers et l’herbe constituent ma palette. Je crois qu’il est juste d’analyser mes couleurs en relation avec la nature. Les couleurs neutres, rouge, bleu, jaune, sont plutôt utilisées en zone méditerranéenne, et également dans un concept graphiste. J’ai souvent dit : on me prend peut être pour un peintre géométrique, mais en réalité je suis beaucoup plus un impressionniste, dans le sens nordique du terme.

Vos œuvres ont des dimensions très variables.

J’ai toujours eu l’habitude de faire des formats intimes, ou très grands. Je parle de 4 m, de 5m. J’ai très peu travaillé sur du 2 m, 1.50 m. je me suis toujours intéressé aux extrêmes : l’intimité d’une peinture conçue comme une icône, ou une très grande peinture qui n’a plus de limites.

Vous êtes essentiellement connu pour vos peintures, mais vous êtes également un très bon dessinateur. Comment situez-vous le dessin par à la peinture ?

Ça dépend des périodes. Dans les années 70, je faisais beaucoup de dessin et j’ai beaucoup travaillé sur papier. Après quoi, je suis allé à New York, en 1979, et j’ai commencé la peinture sur toile, tout en continuant à produire beaucoup de dessins. Puis, en revenant des États-Unis en 1982, j’ai plus ou moins travaillé la peinture. Ce sont deux métiers différents : dans le dessin, qui est plus léger, on peut exprimer plus rapidement des choses plus intimes, plus spontanées. On peut élaborer des choses, comme un musicien qui s’entraîne. En peinture, j’ai toujours voulu trouver la discipline, afin de finir l’œuvre et de définir son concept.

Vous avez eu une rétrospective au Musée de Grenoble en 1989, une exposition à la Galerie Nationale du Jeu de paume en 1995, et une autre grande rétrospective au Musée des Beaux-Arts de Nantes en 2002… Comment estimez-vous la réception de votre art en France ?

J’ai plus exposé en France et en Espagne qu’en Suisse et en Autriche. On doit considérer mes travaux comme un peu drôle là-bas, car on me voit plus comme un peintre du nord, que des pays latins. Je crois que mon degré d’exposition en France est lié à l’histoire de ce pays, qui a eu, et qui a toujours un respect de la peinture dans ses traditions.

Produisez-vous toujours ?

Je ne produis plus que très très peu. Dernièrement j’ai réalisé deux grands projets avec des architectes. Les architectes me demandent de travailler avec eux en tant que dessinateur de projet, ils me demandent de concevoir une façade, d’envisager l’âme d’une maison. J’ai ainsi travaillé pour l’ambassade suisse de Berlin où j’ai réalisé un mur entier du bâtiment.

Qu’est-ce qui vous inspire actuellement ?

J’ai un pied-à-terre en Suisse, un atelier à Vienne, en Autriche, et j’ai une maison en Italie, je suis toujours entre les trois, en plus de mes voyages aux États-Unis et Japon. Pour moi la culture japonaise a pris une importance très profonde. Au Japon, je trouve une tradition que j’ai toujours cherché dans mon œuvre-même : le respect, la dignité, l’attention au détail, à la rudesse.

Savez-vous pourquoi vous avez été sélectionné par la Fondation Nemours ?

Je ne sais pas. Peut-être que le jury retrouve une certaine rigueur dans mon œuvre, en relation avec la mentalité du travail d’Aurélie Némours.

Pensez-vous que l’art a été votre vie ?

Oui, c’est clair, l’art est ma vie, la culture est ma vie. Ça ne s’arrête pas à la peinture : j’aime cultiver ma culture, comme un jardin.


Article initialement publié sur Art and You, 28 janvier 2009

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