Gerry Schum – art, télévision et vidéo – Pour l’amour de la vidéo

« Ready to Shoot : Fernsehgalerie Gerry Schum (galerie télévisuelle) », rétrospective du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris/ARC au Couvent des Cordeliers, du 23 octobre au 28 novembre 2004

Comment exploiter la télévision à des fins artistiques et ainsi rendre l’art accessible à tous ? En Europe, cet ambitieux pari fut difficilement relevé, à la fin des années soixante, par l’Allemand Gerry Schum (1938-1973). Loin d’être un long fleuve tranquille, son itinéraire, pour le moins insolite, fut parsemé d’embûches comme en témoigne la rétrospective au Couvent des Cordeliers.

Après des études de cinéma et quelques tournages de documentaires, Gerry Schum, âgé de trente ans, se voit offrir par la chaîne Sender Frei Berlin (SFB) un contrat de réalisation pour un programme télévisuel intitulé « Fernseh-Galerie ». Peu convaincu par le concept de base – la simple diffusion de films destinée à désenclaver géographiquement et culturellement la ville de Berlin – mais pleinement conscient de l’extraordinaire potentiel de l’offre, il accepte.

Profitant de son nouveau statut, Schum transforme, d’emblée, ses locaux en lieu d’exposition. Une galerie d’art télévisuel vient de naître. Il lui est alors possible d’exaucer son souhait le plus cher : « confronter le public de masse aux tendances actuelles de la scène artistique internationale ». Très idéaliste (sans doute trop, mais le contexte révolutionnaire est là…), il pense que sa galerie pourra élargir le public de l’art et que la communication instantanée d’œuvres enregistrées mettra un terme aux collections privées, véritables étouffoirs de l’art.


Un coup d’essai mitigé : l’exposition télévisuelle « Land Art »

Le vernissage de l’exposition inaugurale de la Fernseh-Galerie – intitulée « Land Art » – a lieu, le 28 mars 1969, dans le studio C de la SFB. En survolant du regard les cimaises du Couvent des Cordeliers, il est aisé de se faire une idée de la scénographie déployée à l’époque : des photographies de tournage sobrement accrochées et des postes de télévision soigneusement encastrés dans les murs.

L’exposition met à l’honneur huit jeunes artistes américains et européens du Land-Art (1), alors inconnus : Marius Boezem, Jan Dibbets, Michael Heizer, Barry Flanagan, Richard Long, Walter de Maria, Dennis Oppenheim et Robert Smithson. Pour eux, la vidéo est une aubaine incroyable. Elle leur apparaît comme la panacée pour se libérer des médiums traditionnels trop restrictifs : « tous leurs projets ont en commun un élargissement extrêmement accentué du plan pictural : les grands espaces ont remplacé la toile du peintre (2). »

L’originalité des propositions est remarquable : Jan Dibbets trace sur le sable un gigantesque motif géométrique à l’aide d’un bulldozer, Robert Smithson installe des miroirs entre des pierres sur une plage parsemée de neige, Walter de Maria tend une ficelle dans un désert californien au sol craquelé…

En tout, quatre cents mètres de pellicule et trois mois de tournage auront été nécessaires pour élaborer le moyen métrage intitulé Land Art (3). Le 15 avril 1969 à 22h40, celui-ci est télédiffusé sur la première chaîne allemande, introduit par quelques séquences du vernissage (discours de Schum et de Jean Leering, le directeur du Stedelijk Museum d’Amsterdam). Bilan assez favorable: trois pour cents de part de marché, soit cent mille téléspectateurs. On pourrait imaginer le succès de l’initiative imminent mais non… Gerry Schum est borné et il a désobéi à son employeur. Pour lui, il était hors de question de faire de sa vidéo un documentaire et elle devait rester sans commentaire (un genre nouveau devait émerger : le film télévisuel à la fois médium et vecteur de l’art). La sanction est immédiate : la chaîne rompt de manière irrémédiable son partenariat.


La seconde tentative : « Identifications »

Refusant d’abdiquer face aux incompréhensions conceptuelles des mass médias, l’utopiste Gerry Schum et sa femme Ursula Wevers se motivent pour monter une deuxième exposition. Conscients de leurs ‘faiblesses’ passées, ils décident de s’éloigner des zones géographiques surdimensionnées et ne se concentrent plus que sur des paysages artificiels de moindre taille : les Artscapes (4).

Initialement, leur projet ne convint personne. Mais à force de tractations, ils réussissent d’une part à obtenir les crédits financiers d’un programme hanovrien encourageant l’art dans l’espace public, et d’autre part une promesse de diffusion sans ajout de commentaires auprès de la chaîne de télévision Südwestfunk Baden-Baden (SWF).

En juillet 1970, le tournage débute avec une nouvelle thématique beaucoup plus radicale. Vingt artistes avant-gardistes (allemands, américains, anglais, hollandais, français et italiens) sont conviés à exprimer leurs conceptions sur l’art. De manière brève et radicale, chacun opère un geste ou propose une attitude. Ainsi par exemple, Hamish Fulton tend droit vers lui un miroir afin de nous éblouir, Gilbert & Georges attendent patiemment dans un pré sur un fond musical de piano bar, Ger van Eck tond un cactus, Alighiero e Boetti écrit la date de la performance en italien à deux mains… Ces déclarations d’artistes suggéreront le titre final de la production : « Identifications » (5).


Le tournant radical à Düsseldorf

A la suite de la diffusion d’Identifications, Gerry Schum attend de nouveaux contrats, mais en vain. Il se rend compte que sa vision de l’art est trop utopiste et que les chaînes de télévision, faute d’intérêts financiers, ne l’aideront plus. Il décide alors de se reconvertir dans l’édition de vidéos d’artistes. Bien que la technique soit extrêmement novatrice et que les équipements personnels soient encore très rares, il n’hésite pas et fonce. Fini les doux rêves d’art pour tous, il est dorénavant l’heure de s’adresser à ceux qui ont de l’argent, c’est-à-dire aux collectionneurs.

Une nouvelle fois précurseur, il réussit, sans trop de difficultés, à obtenir l’appui de nombreux artistes : John Baldessari, Lawrence Weiner, Daniel Buren (qui souhaite obtenir des vidéos avec ses fameuses bandes verticales) etc. Les œuvres sont commercialisées en 16mm ou sous la forme de bandes vidéo. Très souvent éditées de manière illimitée, elles le sont parfois de manière extrêmement restreinte. Pour accompagner ces très faibles tirages et attirer l’attention des collectionneurs (qui parfois n’ont même pas de lecteurs…), il a l’idée de les authentifier par des certificats réalisés par les artistes eux-mêmes.

Pour développer au mieux son commerce, il doit faire preuve d’imagination et développer de multiples stratagèmes. Il a tout d’abord l’idée de lancer une « Videogalerie » à Düsseldorf (1971). Les expositions temporaires s’y succèdent à la cadence infernale d’une par mois (jusqu’à sa mort en 1973). Parmi les grands noms qui y passent : Joseph Beuys, Richard Serra, Bruce Naumann…

A quelques occasions, il parvient à convaincre les chaînes de télévision d’émettre des vidéos débordant d’originalité. Ainsi, il offre au jeune artiste hollandais Jan Dibbets la possibilité de diffuser sur la WDR de courtes séquences de feu de bois de 2’45 » entre le 25 décembre et le 31 décembre 1969 (coup de maître, l’idée de Fireplace sera de nombreuses fois reprise…).

Quelques mois avant sa mort, Schum se résout à l’idée que les magnétoscopes mettront du temps à s’imposer en Europe. Aussi, une de ses dernières initiatives consistera à gagner les ferveurs d’un autre public : celui des musées ; il entretiendra notamment des négociations avec le Folkwang Museum Essen.


La vidéo, le médium des artistes d’avant-garde

A l’occasion de la documenta 5 (1972) à laquelle il participe, Schum s’exprime ouvertement sur la vidéo. Il la compare au cinéma, depuis longtemps exploité par les artistes, et déclare que contrairement à son aîné, elle permet « à l’artiste de maîtriser le médium ». Sans être un technicien accompli, ce dernier peut aisément travailler sur la bande sans passer par des professionnels.

Toujours selon Schum, la vidéo offre de nouveaux horizons aux avant-gardistes (notamment à ceux du Land Art, de Fluxus et de l’Art conceptuel) ; cela en allant contre le marché et en permettant une « dépense d’idées ». Grâce à elle, l’artiste peut gagner du temps et de la liberté. En rediffusant son œuvre, il n’a plus besoin de reproduire la même chose pour plaire aux collectionneurs et peut se permettre de continuer sa quête artistique.

L’exposition « Ready to shoot » a été conçue à la Kunsthalle de Düsseldorf par Ulrike Groos, Barbara Hess et Ursula Wevers.


Notes :

(1) Land Art (ou Earth Art aux Etats-Unis) : mouvement artistique ne considérant plus la nature comme un objet de représentation mais bel et bien comme un lieu de création. Les Land artists travaillent in situ, généralement dans des lieux reculés. Ils produisent le plus souvent des œuvres éphémères, de grandes dimensions et exploitent les matériaux naturels (sable, pierres…). Dans la plupart des cas, leurs œuvres ne sont connues du public que grâce à la photo ou la vidéo.
(2) Gerry Schum, « introduction à l’exposition télévisée Identification », Amsterdam, Stadelejik Museum, 1979.
(3) Land Art : 35’30 », PAL, son, noir et blanc.
(4) Artscapes (contraction d’ « artificial lanscapes ») : terme technique désignant les paysages artificiels uniquement visibles sur un écran. Ils sont créés par le biais de maquettes ou de trucages.
(5) Identifications : 36’44’, Pal, son, noir et blanc. Première diffusion sur la SWF le 30 novembre 1970 à 22h50. Programme détaillé de toutes les séquences du film disponible sur le site de la galerie new-yorkaise Esso (qui avait projeté le film en février 1997) – www.essogallery.com/Schum.html


Article initialement publié sur Fluctuat le 8 novembre 2004

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