Gary Hill – Fondation Cartier pour l’Art contemporain

Fondation Cartier, du 27 octobre 2006 au 4 février 2007http://boussemaer.fr/gary-hill-fondation-cartier/

Apprécié pour ses installations intermédias, Gary Hill éprouve, depuis 1973, la nature physique du langage, ainsi que les divers processus perceptifs et interactifs. À l’occasion de son exposition personnelle à la Fondation Cartier pour l’Art contemporain, l’artiste américain dévoile deux environnements inédits ; deux subtils jeux de pistes interrogeant « nos systèmes de pensée et notre construction symbolique du monde ».

Dans la petite salle du rez-de-chaussée, Gary Hill expose Frustrum (2006), un environnement multimédia, composé d’un imposant bassin rempli d’une épaisse huile odorante, et d’un large écran. Sur celui-ci, est projetée une vidéo en images de synthèse montrant un aigle coincé à l’intérieur d’un pylône électrique. Le rapace garde les serres et le corps fixes, et ne peut appréhender son environnement qu’à l’aide de la tête et des ailes. Digne et majestueux, il s’enjoue à dispenser de fugaces à-coups dans les fils qui l’entourent et parfois, de manière épisodique, se déchaîne. Ses mouvements sont accompagnés de sons très purs de claquements de fouet (enregistrés par l’artiste lui-même, lors d’une rencontre avec Robert Dante, l’un des experts de la pratique), et, dès lors qu’une aile semble effleurer la surface du réservoir, d’une impulsion produite par un générateur de vagues. Le reflet de l’aigle s’en trouve perturbé et le trouble s’immisce inéluctablement dans les esprits…

Au centre du réceptacle, trône un lingot d’or de quatre cent vingt cinq onces, d’une qualité exceptionnelle, fondu par le joaillier Arthus-Bertrand, et sur lequel est gravée une devise tirée des Evangiles : « For everything which is visible is a copy of which is hidden » (« De toute chose visible, il existe une copie invisible »). Indéchiffrable des abords du bassin, le message est clairement reproduit sur un écran plasma situé sur la mezzanine attenante et nous incite à prendre du recul : quelle idée véhicule véritablement cette œuvre ? La réponse n’est pas évidente. Sans doute, faut-il envisager l’aigle comme un symbole de souveraineté, et dresser un parallèle entre l’impérialisme de la Rome antique et celui et de la démocratie américaine actuelle.

Avec une optique assez similaire, Gary Hill présente, dans la seconde salle, l’installation Guilt (2006). Il invite le visiteur à scruter avec cinq lunettes astronomiques les motifs inscrits sur autant de pièces d’or. Disposées sur la tranche, sur de fines colonnettes blanches aux plateaux sommitaux rotatifs, celles-ci sont finement ciselées. Sur l’avers, l’artiste se représente recevant un coup de poing en pleine face et grave des citations latines évoquant la culpabilité (tant individuelle, « Acte coupable, conscience coupable », que collective, « Le monde veut être dupe, donc il l’est » …). Sur l’envers, il dessine un fessier flagellé par un rameau de laurier, et là encore, accompagne son motif de diverses locutions : l’une latine et identique sur toutes les pièces (« Art est corpus vile », « le corps est sans valeur »), d’autres en américain (« Emerveillés, nous nous interrogeons »…). A la verticale des télescopes, des hauts parleurs déversent discrètement un flot de paroles auto-fustigatrices prononcées par l’artiste. Intrigué, le visiteur prête son attention, quitte son rôle de simple regardeur et devient un complice à part entière.

De manière certes ambiguë mais séduisante, Gary Hill nous incite, dans ses deux nouvelles pièces, à opérer une mise à distance du réel. Il nous fait prendre conscience de notre propre finitude, de nos travers et de la violence inhérente à notre société. Une étape, somme toute, indispensable pour correctement penser l’altérité.


Article initialement publié sur Fluctuat le 10 décembre 2006

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