Francis Slomka – ArtParis 2009

Lors d’ArtParis 2009, Francis Slomka, directeur de la galerie du même nom et collectionneur de bandes dessinées présentait des pièces inédites de Hergé, Disney ou encore Moebus. De Lucky Luke à Iznogoud en passant par Tintin et Astérix…

Lycéen dans les années 1970, le jeune Francis Slomka voulait par curiosité en savoir plus sur la bande dessinée qui le passionnait depuis toujours. Une passion familiale : son père adorait les comics d’avant guerre et sa mère lui avait appris à lire à l’âge de trois ans avec… le Journal de Mickey !

J-D. B. : Est-ce vous qui êtes venu à Artparis avec un projet, ou est-ce Artparis qui est venu à vous ?

Francis Slomka : C’est moi qui ai proposé un projet, sans forcing, car finalement l’installation du stand Slomka s’est concrétisée très rapidement. Il y a quatre mois, j’ai ouvert ma galerie rue Dante, la rue des bandes dessinées. J’ai créé cette galerie parce que je collectionne depuis trente-cinq ans des originaux de bd, de dessins animés de Tintin, d’Astérix, de Disney, etc.
Après le lancement du lieu, j’ai trouvé logique de m’inscrire à Artparis, que je visitais en tant qu’amateur d’art contemporain, et par ailleurs, que j’adore. J’ai imprimé le dossier de candidature sur Internet, je l’ai envoyé, et c’était génial parce qu’ils ont dit « oui » tout de suite !

D’où vous vient cette passion pourles originaux de bandes dessinées ?

Quand j’étais gamin, la bande dessinée me fascinait.. Ensuite, à l’âge de seize ans j’ai eu la chance de devenir journaliste. Europe1 m’a embauché pour parler de bd. A dix-huit ans, je suis passé à Antenne 2 qui venait d’être créée. J’ai fait une émission pendant trois ans (1977-1980), qui s’appelait 1 sur 5, avec Patrice Laffont. Au sein de cette émission qui parlait de bande dessinée tous les mercredis après-midi, à côté des programmes pour la jeunesse, on recevait un dessinateur pendant quinze minutes. C’était la première fois qu’on en parlait et qu’il y avait une émission sur le sujet à la télé. J’ai ainsi rencontré tous les grands dessinateurs de la planète, à qui je demandais régulièrement de me faire des dessins, puis de les leur acheter. La plupart du temps, ils m’en faisaient cadeau, car personne ne s’intéressait à leurs dessins. C’est en rencontrant tous ces gens, que j’ai commencé ma collection.

Qu’est-ce qui vous plait dans la collection de bande dessinée ?

Je n’ai jamais cherché à tout avoir. Ce qui m’intéressait, c’était d’avoir précisément la bd que j’aimais, les originaux des bd que j’avais lues. J’ai toujours été fasciné par le fabuleux travail des dessinateurs, les reliefs, les découpages que l’on voit sur les originaux… Essayez de reproduire l’une des gouaches de cette galerie avec les reliefs, c’est impossible. Le document imprimé n’a jamais la même allure.

Comment en êtes-vous venu à créer la galerie Slomka ?

Petit à petit, j’ai continué dans la bd, j’ai monté une maison d’édition où j’ai édité Iznogoud, le vizir qui veut être calife à la place du calife. J’ai délaissé le milieu de la bande dessinée pour finir mes études, et je suis devenu chirurgien, ce qui n’a rigoureusement rien à voir. Malgré mon changement de parcours, j’ai continué à acheter de manière frénétique comme tous les collectionneurs des Disney, des Tintin, des Astérix…
Comme vous l’imaginez, j’ai été à la tête d’un trésor qui a enflé récemment avec les ventes aux enchères qui ont mis au pinacle la bd. Quand il y a un an, un monsieur qui s’appelle Spielberg est venu acheter une couverture de Tintin à Art Curial, les prix se sont emballés et ont littéralement explosés.
Spielberg a acheté Tintin, et là ça a été l’explosion, mes enfants m’ont demandé : pourquoi ne pas montrer toutes ces pages de Tintin, d’Astérix ? J’ai alors voulu monter un musée. Je n’ai pas besoin de vendre des bd, je gagne ma vie donc je suis parti pour fonderun musée, Mais, là, je me suis heurté à un mur législatif incroyable. Pour un musée, il faut créer une fondation, obtenir des autorisations… Finalement, avec une galerie on ne demande rien à personne, on expose des pièces sans être obligé de les vendre.
J’ai trouvé un beau local rue Dante, transformé en « galerie-musée ». La moitié des pièces présentées ne sont pas à vendre, elles sont juste accrochées régulièrement. Je sors de petits trésors de ma collection, pour les montrer, et je ne vends qu’occasionnellement ce qui reste, histoire de pouvoir dire « c’est une galerie », et pour en acheter d’autres. Ça commence à valoir tellement cher aujourd’hui que pour s’offrir une couverture de Tintin, il faut vendre deux ou trois pièces moins prestigieuses.

Combien de pièces possédez-vous ?

Lors de la dernière estimation, j’ai compté un peu plus de 10’000 pièces. Les petits trésors ce sont des Walt Disney, des Hergé, une page de garde des aventures de Tintin, et des pages rarissimes de Lucky Luke. Les dessinateurs ne vendent pas leurs planches. C’est l’une des difficultés de la bd. Aujourd’hui, les familles gardent tout, elles savent qu’il y a un marché qui se fait autour. La veuve d’Hergé a ainsi bloqué toutes les ventes. Elle a tout gardé précieusement et a monté un musée Hergé, qui va ouvrir dans quelques jours. Les originaux d’Hergé que l’on trouve sur le marché aujourd’hui sont des pièces un peu particulières : elles appartiennent à des éditeurs qui n’ont pas rendu les planches à Hergé dans les années 30-40., ce sont des dérobés, des non rendus par oubli, des volés… Albert Uderzo s’est fait piquer un album entier d’Astérix qu’on n’a jamais revu. Evidemment, il est à l’affût. Il m’a fait passer le mot que si je voyais passer une planche de cet album-là, il fallait lui en parler tout de suite. Dans le milieu de la bd comme dans le milieu de l’art, on entend ce genre d’anecdotes.

Pour certaines BD, les prix sont extrêmement élevés…

Sur mon stand vous avez 80% des œuvres qui sont à moins de 90’000 euros. La moitié est à moins de 2’000 euros, parce que j’ai volontairement pris le parti de faire rentrer la bd chez les collectionneurs et que je suis parti sur des prix extrêmement bas. Par contre, les œuvres majeures comme Tintin je ne vais pas la vendre 15’000 euros… La couverture de Tintin est à 300’000 euros, la couverture d’Astérix à 390’000 euros. C’est le prix des salles de ventes.
Très bientôt, Spielberg sortira un Tintin. Il a racheté les droits de Tintin. Peter Jackson fait le 2ème film de Tintin..Ce personnage qui n’avait jamais pénétré aux Etats-Unis, va brutalement devenir universellement célèbre.
Des petits dessins de Tintin sont ici vendus à 5’000 euros. A l’époque, j’achetais un Tintin pour cent francs. Il valait déjà plus cher que tous les autres, mais ce n’était pas les cours d’aujourd’hui, et ce n’est probablement rien par rapport à ce que ça vaudra dans cinq ou dix ans. Tout le monde en parle maintenant, tous veulent en acheter.

Et les mangas ?

Ils vont encore prendre de la valeur. Dans les mangas, certains tableaux valent plus de 1’000 euros. Sur notre stand, les plus grands collectionneurs de bd sont restés stupéfiés, comme Michel Edouard Leclerc, qui est un sacré collectionneur, c’est la première chose sur laquelle il s’est jeté.

Qu’est-ce qu’un collectionneur peut s’acheter pour 2’000 euros ?

Des tas de choses. Il y a des dessinateurs chinois fabuleux qui commencent à publier en France. Vous pouvez aussi vous offrir un des Sept nains, une pièce de 1937. Nous proposons des pièces vieilles de soixante-douze ans pour 2’000 euros. Pour ce prix, on trouve des originaux de Disney avec Mickey.
Avec 1’500 à 2’000 euros, on peut repartir avec un Picsou de Carl Barks, toutes sortes de dédicaces de Boule et Bill… Tout le monde pense que c’est beaucoup plus cher. Il y a une trentaine d’années, j’ai payé ces pièces peut-être l’équivalent de 50 ou 60 euros. Vu les cours actuels, je pourrais les vendre à 10’000 et plus. Mais, après en  avoir discuté avec les organisateurs du salon Artparis, on en a conclu qu’il fallait frapper fort, pour que la bd rentre réellement dans les habitudes des acheteurs d’art contemporain.
J’ai pris le parti d’être extrêmement raisonnable dans les prix, et finalement, ça marche. Au vernissage, on a eu de nombreuses ventes. Le public d’hier revient aujourd’hui. Je suis agréablement surpris et satisfait des premiers résultats, de la sympathie des gens qui passent et regardent avec intérêt.
Les dessinateurs ont joué le jeu, Moebius, le plus grand artiste français vivant m’a fait un tableau spécialement pour Artparis. Il a réalisé une pièce en hommage à Alain Bashung et nous l’a fait livrer il y a 48h pour l’ouverture du salon. Philippe Druillet nous a fourni des oeuvre magnifiques…

Les dessinateurs de bd se revendiquent-ils artistes ?

Bien entendu, les dessinateurs sont ravis d’être enfin reconnus à leur juste valeur. La bd est un art contemporain, le débat n’a plus lieu d’exister. On en trouve dans les collections permanentes de Beaubourg, au MoMA (New York). On ne peut plus traiter la bande dessinée d’ « art mineur ». Elle constitue un art contemporain au même titre que la photo, la sculpture, et la peinture. Les dessinateurs sont des artistes à part entière. Longtemps, ils ont souffert de n’être considérés que comme de simples « dessineux », comme ils disent, des gratteurs de papier. Aucun doute sur le fait qu’ils s’expriment avec un talent et des codes qui sont en tous points équivalents à ceux de l’art contemporain.

Trouve-t-on beaucoup de collectionneurs de bd en France ?

On dénombre actuellement 2’000 collectionneurs d’albums ou de planches, ce qui n’est pas énorme ; on espère bien qu’avec Artparis ce nombre augmentera. Pour ma part, je suis collectionneur de bande dessinée et d’art : cela prouve bien que ce sont des milieux connexes et complémentaires, tout à fait intégrés.

Faut-il avoir gardé son âme d’enfant pour entretenir dans le temps une telle collection ?

Je crois qu’on garde toujours son âme d’enfant ! Cela explique l’émerveillement que beaucoup ressentent en découvrant le stand. On se rend compte brutalement que c’est l’enfance qui ressurgit, et que tout compte fait, elle n’était jamais partie. Tout ce qu’on a aimé en feuilletant des pages de papier, on est ébahi quant on les retrouve en nature. Imaginez que vous ayez vu la Joconde en papier toute votre vie et que pour la première fois vous vous retrouviez réellement devant l’oeuvre. La collection donne véritablement une autre dimension à la bande dessinée…


Article initialement publié sur Art and You, 31 mars 2009

A découvrir : sélection d’interviews