Fischli & Weiss – éloge de la banalité – musée d’Art moderne de la ville de Paris

Au musée d’Art moderne de la ville de Paris, du 13 février au 13 mai 2007

Avec l’ambition sans cesse renouvelée de promouvoir la dimension poétique et incongrue de notre quotidien, le duo de trublions suisses, Peter Fischli et David Weiss, dresse au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris un éloge de la banalité tout aussi frais qu’inventif.

Inséparables depuis 1979, Peter Fischli et David Weiss produisent un œuvre commun, fort hétéroclite, composé d’installations, de sculptures, de photographies et de films. A l’instar de nombreux plasticiens, ils usent de matériaux ordinaires, brassent un ensemble de références appartenant tout autant à la low-culture qu’à la high-culture et privilégient un regard « extérieur » à la société. Plusieurs aspects de cette dernière – populaires, merveilleux, banaux et moralisateurs – sont tour à tour soulignés avec un subtil brin d’humour.


En quête d’universel

Formée de deux cent cinquante petits modelages en argile crue, Soudain cette vue d’ensemble (1981-2006) révèle fort significativement l’intention première du duo : proposer une relecture systématique de l’univers. Telle une encyclopédie retraçant l’histoire de l’humanité, cette installation tentaculaire entremêle, dans un maelstrom conceptuel, des reproductions d’objets, des héros de fiction, des épisodes historiques, des saynètes reprenant des grandes avancées intellectuelles, des croyances et pensées… Rien n’est dénigré et, a contrario, tout est apprécié à sa juste valeur.

Quelques salles plus loin, le même désir d’universalité se retrouve dans le diaporama intitulé La Projection de questions (2002-2003). Formulées en français, anglais, allemand, japonais et arabe, des centaines phrases interrogatives ondulent contre un mur. Est-ce que les fantômes me voient ? Que pense mon chien ? Trouverai-je le bonheur ? etc. Facétieuse, l’expérience entraîne les visiteurs dans un inexorable processus réflexif et vilipende les sempiternels discours abstraits menés par les sophistes contemporains. Systématiquement, les sujets métaphysiques sont envisagés avec une délectable dose d’humour. Dans leur satyre filmique Le droit chemin (1982-1983), les artistes revêtent des costumes de rat et de panda et traversent les Alpes suisses, totalement déshumanisées. Leur aventure initiatique les conduit à connaître des sentiments contradictoires (tels que l’amitié, la trahison et la compassion envers les plus faibles) ainsi qu’à aborder oisivement divers sujets philosophiques.


De la représentation du banal à la reproduction du quotidien

Si à maints occasions, Fischli et Weiss immortalisent les aspects les plus remarquables de notre planète – on remarquera, dans l’exposition, des photographies de fleurs et de champignons aux couleurs éclatantes (1997-1998), huit mille clichés de vacances paradisiaques à l’esthétique de cartes postales (série le « Monde Visible », 1987-2000)… – ils se plaisent tout autant à apprivoiser les éléments de leur quotidien.

Sous la forme d’une série photographique, leur première collaboration met en scène de petits morceaux de saucisses (1979) – taillées en forme de voiture ou humanisées – dans des situations loufoques telles qu’un défilé de mode… Quelques années plus tard, ils dévoilent, dans leur série photographique « Equilibres – un après-midi tranquille » (1984-1985), vingt-sept compositions complexes, maintenues en équilibre précaire, constituées de légumes et d’objets usagés (chaussures, bouteilles de vin, chaises…). Tout aussi ridicule d’un point de vue des matériaux employés que des titres usités – tels que La fière cuisinière, Arrêt fatigue – l’ensemble parodie la sculpture académique et saborde les traditionnelles tentatives de légitimations opérées des critiques.

A partir des années 1980, les artistes dépassent la « simple » utilisation de ces matériaux banaux et produisent des « ready-made simulés » en gomme noire. Tout y passe : des objets manufacturés (une armoire, un range couverts), des éléments naturels (des racines)… A la même époque, ils abordent également la fabrication d’objets en polyuréthane. Les formes de leurs modèles (vase, œuf, haricot géant, animal à quatre pattes…) sont simplifiées à l’extrême puis peintes en gris ; cette méthode leur confère une allure singulière, proche de celle des trésors archéologiques. Souvent présentés isolément, leurs éléments sont parfois mis en espace. A l’occasion de leur rétrospective, les deux compares reconstituent un atelier. De prime abord, l’œil du visiteur ne perçoit pas le piège, ce n’est qu’une fois au sein de la salle qu’il constate que la plupart des éléments ne sont que de maquettes grandeur nature…


Suite à sa présentation à la Tate Modern de Londres puis à la Kunsthaus de Zurich, la rétrospective de Peter Fischli et David Weiss pousse le public parisien à repenser la banalité quotidienne. De manière inventive et convaincante, elle bouscule l’ensemble de nos certitudes et offre une véritable bouffée d’oxygène.


Article initialement publié sur Fluctuat le 15 mars 2007

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