Draw! – exposition de dessin, illustration, graphisme – voyage en dehors de ma chambre

Galerie du jour Agnès b., du 16 avril au 21 mai 2005

Sous la forme d’un accrochage foisonnant, souple et fluide, l’exposition « Draw! » rassemble plus de deux cents dessins figuratifs d’une quarantaine d’artistes. Aussi vaste qu’éclectique, elle forme un remarquable panorama de la création contemporaine : du traditionnel croquis sur papier au relief en plexiglas, en passant par le walldrawing et les arts numériques.

Scénographiée par l’artiste-curateur Jean-François Sanz, l’exposition « Draw! » use de l’esthétique de la prolifération – notamment adoptée par les (post)ados pour visuellement saturer leurs chambres – télescope les genres et les générations, et parvient à composer un paysage commun, particulièrement significatif de notre époque. A certains endroits, nous découvrons des juxtapositions de dessins de différents auteurs, à d’autres, de petites présences de type monographique. Certains styles sont immédiatement reconnaissables (Robert Crumb, Jean-Luc Verna, Pierre La Police…), d’autres ne demandent qu’à être découverts et appréciés (36, Abdelkader Benchamma…). Visite guidée et typologie raisonnée.


Voyage 1 : Dessins sur papier

Plus ou moins regroupés en ensembles thématiques – autour de la figure humaine, des milieux de l’inconscient, des cadres de vie, des mouvements contestataires… – les dessins sur papier sont tous encadrés de façon sobre et discrète. D’un point de vue technique, trois procédés sont particulièrement mis en valeur : le feutre, l’encre et la reproduction industrielle.

Le feutre

A l’instar du fusain et du crayon – librement utilisé par Virginie Loze pour ses grands formats – le feutre reste un médium de base pour de nombreux artistes. Certains l’emploient pour ses multiples possibilités colorées, à l’exemple du rockeur californien Daniel Johnston (site perso). Le mêlant au stylo bille, ce dernier exhorte ses pensées intérieures les plus profondes à travers de petites scènes aux couleurs criardes. De crânes ouverts s’échappent des personnages fantasmagoriques – un monstre canard, une femme tronc, un extraterrestre aux organes démultipliés… – et émergent de nouvelles idées, un étrange questionnement sur la réalité environnante, sur un ailleurs encore inconnu.

D’autres dessinateurs n’utilisent que leur seul feutre noir. Se posant en défenseur de l’Humanité (« rien ne vaut une vie », emprunte-t-il à Malraux), Pierre Courtin reproduit au marker des témoignages culturels d’un univers contestataire passé : des couvertures de livres, des manchettes de presse, des souscriptions publiques (« des armes pour les Bosniaques »), une pochette de disque de Serge Gainsbourg… Un peu plus loin, Virginie Barré présente six grands formats et s’amuse des différences d’échelle. Elle isole des personnages de leur contexte et les replace dans une réalité quelque peu menaçante où, tel l’homme qui avance dans une végétation démesurée, ils perdent totalement pied avec le réel.

L’encre

Tout aussi appréciée : l’encre. Médium de prédilection pour les artistes inspirés par les comics, elle permet d’obtenir des traits d’une remarquable précision et des surfaces pleines d’une parfaite homogénéité. Véritable maître en la matière, l’Américain Robert Crumb – connu depuis plus de quarante-cinq ans pour ses bandes dessinées cyniques et iconoclastes (site perso) – l’exploite sur de très inhabituels supports : papier d’emballage beige, nappes en papier… Usant de fines hachures ainsi que de typex blanc, il parvient à saisir, sur chacune de ses planches légendées et datées, des expressions prises sur le vif : celle d’un jeune homme encore mal réveillé dans le métro… Egalement fort habiles à la plume, les deux nantais Jean-François Moriceau & Petra Mrzyk imaginent des saynètes d’une inquiétante étrangeté. Dans l’une d’elles, un homme soulève un monticule et découvre une échelle s’enfonçant dans le sol. Dans d’autres, des fantômes mélomanes dansent la farandole, des humanoïdes aux yeux étincelants, comme hypnotisés, forment une étrange troupe… Enfin, toujours dans le registre science-fictionnel, Abdelkader Benchamma (né en 1975) apparaît comme la révélation la plus prometteuse avec ses douze petits dessins humoristiques au trait sobre et concis. N’étant déjà plus maîtres d’eux, ses personnages tentent dans un ultime élan de lutter contre les forces de la nature : une femme s’acharne à maintenir fermée une porte contre une invasion de fourmis, un homme s’accroche pour ne pas s’envoler, un autre ne peut s’empêcher de vomir ses phrases…

La reproduction mécanique

Dernière tendance, certes moins affirmée mais tout aussi percutante : la reproduction numérique. Exposées dans trois salles de la galerie, les affichettes du street artist californien Shepard Fairey (dit Obey Giant) témoignent de son inclination pour les campagnes de propagande. Depuis 1989, cet artiste hisse au rang d’icône différents héros populaires tels que le dandy peroxydé Andy Warhol, l’ardent défenseur des droits des travailleurs Noam Chomsky, l’engagé chanteur des Clash Joe Strummer et le co-fondateur des Black Panthers Bobby Seale. Avec une rare élégance, ses épreuves associent aux portraits des codes visuels typiques du réalisme socialiste (couleurs, logo en forme d’étoile…), des entrelacs végétaux de l’Art nouveau et des polices de caractères du début du siècle dernier.
Moins tape-à-l’œil, les sérigraphies futuristes du jeune créateur français WK Interact combinent habilement figures humaines et mécanismes industriels. Toujours en mouvement, les corps se disolvent dans le vide et s’opposent au statisme des schémas linéaires. Avec une remarquable précision, des pièces de voitures et d’avions viennent tout naturellement se greffer sur les membres : un ressort s’épingle sur un torse, un piston vient prolonger une jambe…


Voyage 2 : Dessins hors cadres

Fervent partisan d’une conception élargie du dessin, Jean-François Sanz intercale entre les œuvres sur papier des travaux sculpturaux, des vidéos d’animation et des walldrawings. Parmi ces réalisations, trois univers personnels se démarquent par leur originalité.

En quelques coups de stylet sur son Palm Pilot, le Britannique Simon Faithfull esquisse des motifs à l’esthétique pixélisée. Rien n’échappe à sa réduction formelle, à son intention d’aller à l’essence des choses, que ce soit les voitures, le sommet de l’Empire State Building, ou encore les attractions de fête foraine. Quelques fois gravés au laser sur des plaques de plexiglas, ses résultats aux lignes vibrantes semblent animés d’un léger mouvement. Dynamisme encore plus accentué sur ses vidéos : des scènes urbaines, diurnes et nocturnes apparaissent et disparaissent sur un attendrissant fond musical.

Autant inspiré par la technologie que par les nouvelles cultures urbaines, le jeune graphiste parisien Alexis Cladière – plus connu sous le pseudo de 36 – travaille le dessin à même l’espace. A partir de lignes noires, plus ou moins épaisses, il joue avec le vide afin de faire surgir des structures architecturales. Au sol, quatre caissons lumineux sur roulettes – reprenant des typographies et graphismes industriels – font astucieusement transparaître d’étonnantes compositions noires sur de translucides parois blanches. Suspendues au plafond, trois fines maquettes en métal soudé – évoquant aussi bien le Constructivisme russe que Blade Runner – viennent compléter l’ensemble et projettent des ombres dansant sur les murs.

Enfin, de manière beaucoup plus fantasque, le surprenant univers de l’illustratrice Sophie Toulouse nous offre une véritable bouffée d’oxygène. Que ce soit au travers de sa vidéo, aux teintes solarisées, ou de son walldrawing, en papier peint noir et vert, nous plongeons dans un Eden insulaire, la Nation of Angela. Sur une île paradisiaque, à la végétation particulièrement luxuriante et à la faune variée, des humains – une pin-up en string, une dame-oiseau… – cohabitent et tentent d’y maintenir l’harmonie. Sans cesse en mutation, l’image de cette société reste à jamais insaisissable et constitue une éternelle quête de liberté.


Article initialement publié sur Fluctuat le 11 juillet 2005

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