DEA – Walker Art Center (Minneapolis, Minnesota)

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C.1 – Walker Art Center (Minneapolis, Minnesota)

Fondé en 1927, le Walker Art Center fut le premier espace public de l’Upper Midwest consacré à l’art. Au début des années quarante, ses responsables profitèrent d’un important don de Gilbert Walker pour acquérir des œuvres d’art contemporain (Pablo Picasso, Henry Moore, Alberto Giacometti…).

Depuis les années soixante, le Walker apparaît comme un modèle de centre artistique multidisciplinaire. Il organise des expositions majeures (circulant sur tout le territoire), mène une politique d’acquisition tenant compte des nouvelles pratiques (arts visuels, arts vivants, vivants, vidéo, cinéma…) et met en place des programmes éducationnels innovants. Actuellement, le Walker dispose d’un fabuleux ensemble de huit mille œuvres – dont de nombreuses sculptures minimales (Donald Judd, Dan Flavin…), des œuvres électroniques (Nam June Paik…) et des vidéos. Par son dynamisme, il obtient les faveurs du public et figure parmi les dix musées les plus visités aux Etats-Unis.

Le Walker s’intéressa assez tôt au Web-Art. En juillet 1997, Steve Dietz [1], conservateur du département des New Media Initiatives, imagina la Gallery 9 [2]: un espace online destiné à la fois à héberger des websites spécifiquement commissionnés par le centre et la Digital Arts Study Collection (un ensemble développé autour de projets préexistants). La collection ne cessa de croître jusqu’en mai 2003.


 C.1.1 – La Digital Arts Study Collection

En l’espace de six ans, Steve Dietz réussit à récupérer de nombreux sites (des œuvres mais également des dossiers d’œuvres et des archives d’artistes). En novembre 1998, le Walker annonça sa première acquisition: Ada’Web [3] (un website au design expérimental dans lequel il est possible de trouver des créations de: Doug Aitken, Jenny Holzer, General Idea, JoDi, Antonio Muntadas, Vivian Selbo, Lawrence Wiener…). L’achat fut négocié avec America On Line qui s’en sépara en 1998 (nota: la version acquise est ultérieure à celle acquise par le  SFMoMA). Sur le coup, Steve Dietz se montra très enthousiaste: « c’est une fantastique fondation pour la Digital Arts Study Collection du Walker et une aspiration pour les projets artistiques online projetés pour notre Gallery 9 [4] ». En 2003, il fut beaucoup plus sceptique: « il était clair qu’à l’époque, cela équivaudrait à asphyxier le papillon, peu importe la douceur du coussinet [sur lequel il serait] épinglé [5]. » Pour lui, il importait juste de cristalliser l’ensemble et d’en former « un dossier historique » (terme de Dietz [6]).

En même temps que l’acquisition d’Ada’web, le Walker décida d’archiver Beyond Interface [7]: une exposition virtuelle de Steve Dietz comportant vingt-quatre créations de web-artistes renommés (de Mark Amerika, Natalie Booklin, Heath Bunting, Ken Goldberg, JoDi…).

Par la suite, Dietz acquit encore les sites d’Art Dirt, de Booling Alley, de Consual Fantasy Engine, de DissimiNET et de Franklin Furnace: The Future of the Present.    


 C.1.2 – Les commissions

Entre 1998 et 2003, Steve Dietz commissionna une vingtaine de sites spécifiquement créés pour le Walker. Selon lui, le centre devait être un « catalyseur pour la nouvelle expression créative des artistes ainsi qu’un lieu d’engagement du public [8]. » La définition du Net-Art ne devait en aucun cas être restreinte et l’innovation devait être promue.


Le programme ‘Emerging Artists/Emergent Medium’

Dans le cadre de ses commissions de web-art, la Gallery 9 instaura le programme ‘Emerging Artists/Emergent Medium’. Grâce au soutien financier de la Jerome Foundation [9], le centre réussit à acquérir dix sites innovants (en trois temps: d’abord en 1999, puis en juin et en décembre 2000).

Lors de chaque session, la sélection des artistes fut effectuée par Steve Dietz – ou par un jury [10] – après un appel d’offre diffusé sur le Net. Pour postuler, il suffisait – par courrier électronique – de mentionner ses références artistiques, une courte description de son projet (titre, fonctionnement de l’œuvre, spécifications techniques), ainsi qu’une réflexion succincte sur sa position personnelle face au Net-Art.

Aucune thématique ne fut fixée pour les deux premières sessions. Par contre pour la troisième, Steve Dietz ajouta dans le règlement que toutes les œuvres devaient être axées autour de la thématique du ‘translocal’. « Dans l’esprit d’un projet menant à l’exploration, l’EAEM3 encourage les propositions qui grosso modo explorent et interprètent le translocal, particulièrement celles qui traitent de la situation, de la fondation et de l’agencement au sein d’un contexte connectif et global[11]. »

Une autre limitation importante fut mise en place: le lieu de résidence des artistes. Tous devaient résider à New York ou dans l’Etat du Minnesota (nota: la promotion des artistes de cet état est une priorité de la Jerome Fondation).

Il est intéressant de remarquer que le Walker n’assura uniquement qu’un rôle d’hébergeur et ne s’impliqua pas dans la production des œuvres (Dietz exigea des artistes qu’ils se débrouillassent par eux–mêmes). Chacun toucha cinq mille dollars (plus éventuellement deux à quatre mille autres pour compenser les coûts techniques). En échange de cette somme, l’artiste acceptait – pendant douze mois – de ne présenter son ‘projet complet’ que sur le site du Walker. Au bout d’un an, le centre disposait à perpétuité d’une version du site, mais n’avait plus les droits exclusifs d’archivage et d’exposition de l’œuvre. Le centre n’avait plus non plus l’obligation de mettre en valeur le projet.

Dans les appels d’offre, le Walker mentionnait également qu’il ne disposait pas d’interfaces physiques dans ses galeries mais qu’il pouvait envisager d’en créer (en collaboration avec les artistes) s’il recevait des propositions intéressantes.


 C.1.3 – Le statut particulier du Net-Art

Afin d’éviter tout problème juridique, la direction du Walker ne souhaita pas intégrer les Web-créations au sein de sa collection permanente. Ici, le musée n’est pas envisagé comme un service de conservation, mais plutôt comme une maison d’édition online. « La direction est partie du principe que le site web de ce musée a une fonction de publication, et d’édition en ligne et que, par conséquent, tous les développements artistiques sur ce site rentrent dans le même domaine de responsabilité que la gestion des publications papier du musée [12]. »

Comme pour toutes ses acquisitions, le Walker fait remplir à l’artiste un questionnaire sur les mesures à prendre en cas d’obsolescence de l’œuvre: droit au remplacement (si cela est effectué de manière imperceptible), droits de consultation de l’artiste…

Dans tous les cas, la licence est non exclusive (l’artiste peut conclure des contrats similaires avec d’autres musées) et le centre détient un droit d’exposition (en échange de la responsabilité du maintien de l’œuvre).


C.1.4. – Les difficultés actuelles du centre

En mai 2003, la direction du musée décida de sacrifier le Département des Nouveaux Médias. Six des onze employés (dont le conservateur Steve Dietz [13]) furent alors licenciés. En réaction à cette annonce, Sarah Cook – commissaire d’exposition indépendante – rédigea une pétition de protestation [14] qui obtint un large écho sur le Web (en sept jours, elle reçut le soutien de six cent quatre vingt neuf artistes, critiques, commissaires et conservateurs de musées). Les signataires reprochèrent à la directrice du musée, Kathy Halbreich, de s’attaquer injustement au Web-Art en raison de sa jeunesse. Christiane Paul s’étonna de cette décision qui, selon elle, est strictement incompréhensible d’un point de vue économique.

Sous la pression de la pétition, la direction du musée s’engagea à maintenir en ligne la collection. En juin 2003, Kathy Halbreich reconnut également que son « programme [était] ‘moins ambitieux’ que prévu mais [affirma] que sonengagement en faveur de l’art des nouveaux médias n'[avait] pas faibli. [Pour la elle, le problème provenait du fait] que les ressources disponibles ne [permettaient] pas de concrétiser cet engagement aussi rapidement que souhaité’ [15]. »

Actuellement, le département existe toujours mais n’a plus qu’un rôle de maintenance. Le musée espère lui redonner un plus grand rôle en 2005 ; à cette date, il est prévu que soit ouverte une nouvelle aile (celle-ci doublera la surface d’exposition et permettra au musée de disposer de trois salles dédiées aux œuvres numériques).


Notes :

[1] DIETZ (Steve): en 1996, il fut appelé par la direction du Walker pour créer le Département des New Media Initiatives. Très tôt, il s’intéressa au Web-Art (selon lui, un médium appréciable pour son hybridité, sa fluidité et son interactivité).

[2] La Galerie 9 est toujours accessible au: http://www.walkerart.org/gallery9/

[3] Ada’Web (du nom de la première programmatrice: Lady Ada Lovelace): site co-fondé en février 1994 par Benjamin Weil et John Borthwick (nota: la première web-création y fut placée en mai 1995). Il était accessible à partir de plusieurs pages principales et s’articulait autour de six grandes zones: « project » (espace réservé aux créations publiées de Ada’web), « influx » (web-créations), « context » (créations, liste d’événements..), « usage » (zone d’informations sur les membres, revues de presse, newsletter…), « nota » (forum) et « exchange » (objets d’artistes). A l’époque de son acquisition par le Walker, le site était considéré par le New York Times comme « la meilleure galerie d’art du Web ».

[4] Cf. le communiqué de presse du Walker Art Center, « Forms New Digital Art Study Collection – First acquisition is Pioneering Web Site Ada’Web », n°189, 20 novembre 1998 –
Cf. http://www.walkerart.org/generalinfo/press1998/press_adaweb.html

[5] DIETZ (Steve), « Walker Art Center », in L’approche des médias variables: la permanence par le changement, Solomon R. Guggenheim Museum (New York) et Fondation Daniel Langlois (Montréal), 2003 –
Cf. http://www.variablemedia.net/pdf/Dietz.pdf

[6] Idem

[7] Le site Beyond Interface est toujours accessible au:
http://www.walkerart.org/gallery9/beyondinterface/

[8] Propos lisibles sur le site du Walker Art Center, rubrique ‘Contact–
Cf. http://info.walkerart.org/about/contact.wac

[9] Cf. note n°91.

[10] Steve Dietz se chargea de la sélection des deux premières sessions. Pour la troisième, il se fit assister par Douglas Fogle (conservateur assistant au Département ‘Arts Visuels’ du Walker Art Center, Minneapolis), Gunalan Nadarajan (Faculty of Visual Arts, Lasalle – SIA College of Arts, Singapore) et Yukiko Shikata (commissaire indépendant à Tokyo).

[11] Règlement disponible sur le:
http://netartcommons.walkerart.org/NAC/02/05/24/1915206.shtml

[12] Cf. le site de Valery Grancher, rubrique ‘document en ligne de la lecture du mardi 18 mars 2003 – Positionnement des musées face à l’émergence de nouvelles expressions et transversalités’.

[13] Depuis son licenciement, Steve Dietz travaille comme freelance curator. Il a été appelé pour gérer le prochain ‘ISEA2006 Symposium’ et le ‘ZeroOne San Jose International Festival of Art and Technology’ (2006). Il s’occupe du programme de conservation de la Walter Phillips Gallery (Banff Centre, Canada) et enseigne à l’Université du Minnesota et au Minneapolis College of Art + Design.

[14] COOK (Sarah), « Open Letter To Kathy Halbreich, Director, Walker Art Center » , 6 mai 2003, reprint in Annexes pp.75-76 –
http://www.mteww.com/walker_letter/index.shtml

[15] DUSSUEL (Chantal), « Un grand musée américain saborde son département « nouveaux médias » », in Transfert.net, Paris, 3 juin 2003 –
http://www.transfert.net/a8907


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