DEA – New York: pôle: catalyseur du web-art ?

<<< Chapitre 1 : La situation en Amérique du Nord

A – New York: pôle catalyseur du Web-art ?

1 – Les atouts de New York pour le développement du Web-Art

Depuis 1946, nous assistons à l’essor – aussi bien économique que créatif – de la mégalopole new-yorkaise. Tirant parti de ses multiples atouts (une économie florissante, de nombreux artistes aux parcours divers, un public hétérogène, ainsi que de performants instituts de formation, de tutelle, de promotion et de distribution), New York réussit assez logiquement, dans les années quatre-vingt-dix, à s’imposer comme un des principaux foyers de la Web-création.

a – Quelques rappels historiques sur l’avènement de l’art technologique

Dès le milieu des années soixante, le public new yorkais eut l’occasion de découvrir des œuvres technologiques à travers de grandes expositions (très souvent commentées par la presse généraliste).

En 1965, la galerie new-yorkaise Howard Wise montra pour la première fois aux Etats-Unis de l’art digital (seuls des travaux graphiques de scientifiques furent présentés : par exemple, Guassian Quadrtic de Michael Noll). Immédiatement, la presse couvrit l’événement : le magazine Time s’enthousiasma de l’ « attrait esthétique [1] » des œuvres, tandis que le New York Herald Tribune dénonça une forme artistique « froide et sans âme [2] ».

L’exposition ‘The Machine as Seen at the End of the Mechanical Age’ (1968) organisée par le MoMA fut décisive. Pontus Hulten, directeur du Modern Museet de Stockholm, voulut montrer l’évolution de la perception de la machine chez les artistes (de Francis Picabia, en passant par les machines metamatic de Jean Tinguely, jusqu’aux expérimentations de l’E.A.T.). L’exposition recueillit un franc succès et permit au public de comprendre qu’il était en train de vivre un changement d’époque : après l’âge de la machine, une nouvelle ère de l’électronique commençait à poindre. De nombreux créateurs souhaitèrent alors exploiter les nouvelles possibilités.

En 1970, Jack Burnham mit en place l’exposition ‘Software, Information Technology: Its New Meaning for Art’ au Jewish Museum de New York. Il voulut montrer au public comment les artistes « utilisaient le médium de la technologie électronique dans des voies non conventionnelles. [3] » Il refusa de présenter des œuvres traditionnelles et se concentra sur les œuvres électroniques.

A partir des années soixante-dix les expositions de computer-art se succédèrent et des festivals commencèrent à se mettre en place.

b – Le Web-Art intégré dans les galeries

Très tôt (avant même la prise de conscience des musées), quelques galeristes new yorkais – mus par la curiosité – tentèrent de promouvoir l’art numérique. Dans une interview menée par Sara Tucker, Magda Sawon, fondatrice et directrice de la Postmasters Gallery, déclara : « En mars 1996, nous avons organisé une exposition intitulée ‘Can You Digit’ dans laquelle nous avons montré des œuvres numériques de près de 30 artistes, chacune sur un ordinateur différent. […] Dans le fond, nous sommes toujours curieux, toujours à la recherche de l’art qui reflète notre époque et notre culture, que se soit en peinture, sculpture, photographie, vidéo etc. […] Il nous a semblé qu’un nouveau médium pour une expression créative était né, en décalage, si l’on peut dire. Nous voulions l’explorer, le comprendre, trouver les artistes intéressants dans ce domaine et montrer leur travail avec d’autres formes artistiques plus familières : l’intégrer et le contextualiser, l’inscrire dans le courant principal de l’art, le sortir de son ghetto [4]. »

D’autres galeriéristes – comme Steve Sacks, fondateur et directeur de la Bitforms Gallery – profitèrent du phénomène de mode du cyberart pour le promouvoir à leur tour. « L’étincelle a été la quantité d’expositions de musées qui semblaient soutenir les artistes numériques [En 2001] j’ai senti la nécessité de créer une galerie très ciblée (idem). »

Dans les deux cas, il intéressant de remarquer que leur clientèle reste encore limitée. Selon Magda Sawon, il est « triste à dire mais le monde de l’art reste majoritairement technophobe, de façon surprenante plus que la société en général (idem). »

La conservation de l’art numérique semble être une des préoccupations communes de ces galeriéristes. Magda Sawon tente de « communiquer avec les institutions et les spécialistes en technologie sur la base des critères d’archivage et de conservation les plus courants (idem). » Pour Steve Sacks, « la conservation sera résolue naturellement si l’œuvre vaut la peine d’être conservée. [Il ne] tente pas de faire de fausses promesses […] L’assistance technique fait l’objet d’un accord clair au moment de la vente (idem). »

c – La presse favorable au Web-Art

Depuis l’avènement du Web-Art, la presse new-yorkaise est très dynamique et très enthousiaste à son égard.

Depuis janvier 1996, Matthew Mirapaul donne – dans les colonnes du New York Times – des points de repère sur l’évolution de l’institutionnalisation du Net-Art (cf. la rubrique ‘arts@large’, tous les jeudis de 1996 à 2000 [5]). Pour lui, « l’implication des musées dans l’art digital n’est pas seulement une bonne chose, c’est essentiel. [Il avoua] comprendre la résistance puriste à l’art institutionnalisé, spécifiquement quand un medium est nouveau, mais [selon lui] les musées sont impliqués dans la validation de la pratique […] Les musées qui commissionnent ces œuvres aident à établir une économie [6]. ».

d – Des lieux de formation de pointe

Quelques centres new yorkais forment des net-artistes et des théoriciens du cyberart. Deux institutions semblent particulièrement en pointe : la Columbia University School of the Arts et la Visual School of Art.

Dans son laboratoire Digital Media Center (DMC), la première offre un enseignement en cyberart. La section ‘Art and Technology‘ est actuellement dirigée par Mark Tribe (cyberartiste, fondateur de Rhizome, membre du Conseil d’administration du New Museum …).

Dans son département ‘Computer Art’, la seconde forme annuellement quatre-vingt étudiants aux subtilités de l’art informatique (diplôme obtenu en quatre ans [7]). Les enseignants sont particulièrement bien impliqués dans les manifestations institutionnelles et sont régulièrement appelés pour organiser les principales cyber manifestations artistiques (Bruce Wands s’occupe du New York Digital Salon au MoMA…). Les étudiants s’orientent soit vers des carrières artistiques (présence dans les grands festivals internationaux), soit vers le commerce de l’art numérique.


2 – Les acquisitions institutionnelles

Dès le milieu des années quatre-vingt-dix, trois des grands musées new yorkais créés dans les années trente – le MoMA, le Guggenheim et le Whitney – intégrèrent le Web-Art à leurs programmes d’acquisitions et d’expositions. Très vite, celui-ci fut valorisé et obtint même une certaine légitimité (phénomène assez inhabituel pour les nouvelles pratiques artistiques). Malheureusement, en 2002, ces trois ‘temples de la culture’ abandonnèrent plus ou moins leurs politiques d’acquisition (nota: le MoMA a une position assez ambiguë).

Depuis 1995, le Dia Center for the Arts remplit parfaitement sa mission de promotion des nouvelles pratiques artistiques en encourageant très fortement le Web-Art. Il fut le premier centre à commissionner une web-création (1995) et est actuellement le seul à continuer sa politique d’acquisition. En 2003, le New Museum, le musée de l’art actuel, semble lui aussi avoir fait un bond en direction du Web-Art (notamment en invitant l’équipe de Rhizome dans ses murs). Actuellement, ces deux musées sont ceux qui valorisent le mieux le Web-Art à New York.

Deux grandes plateformes online, à but non lucratif, encouragent elles aussi l’art sur Internet : Turbulence (qui, depuis 1996, commissionne environ huit œuvres par an) et Rhizome.

Pour compléter ce panorama, nous devons mentionner l’ Alternative Museum, un musée qui fut fondé en 1975, qui ferma ses portes en 2001, et qui actuellement ne continue ses activités qu’en ligne [8]. Sa principale mission est d’encourager le développement et la promotion des arts digitaux. Chaque année, un commissaire est nommé et est notamment chargé de commissionner des Web-créations (programme ‘TAM Digital Media Commissions’).

Nota : Pour des raisons de commodité, nous avons placé l’institution washingtonienne du Smithsonian American Museum dans la zone d’influence de la mégalopole new-yorkaise.


Notes :

[1] X, « Computer-Generated Pictures », in Time, New York 23 avril 1965.

[2] X, « Computer-Generated Pictures», in The New York Herald Tribune, 10 avril 1965.

[3] Cf. catalogue Software, Information Technology: Its New Meaning for Art¸ New York, The Jewish Museum, 1970, p.10

[4] TUCKER (Sara Schnittjer), « Magda Sawon VS Steve Sacks », in le site du Musée Moderne Grand Duc Jean, Luxembourg, traduction : Daniel Lesbaches, rubrique ‘quiz’, sd.

[5] Liste des articles d’arts@large.

[6] HADLER (Simon), « Interview with Matthew Mirapaul », in Rhizome, New York ,31 juillet 2000.

[7] Mise à jour (29/06/16) : lien supprimé

[8] Cf. le site de l’Alternative Museum.


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