DEA – Chapitre 2: La situation en Europe

Introduction

Comme les Etats-Unis, l’Europe réussit à tirer parti de multiples atouts conjoncturels – une économie propice à la création, la présence de multiples artistes aux parcours divers, d’un public fidèle [1], ainsi que de nombreux instituts de formation, de tutelle, de promotion et de distribution – pour s’imposer comme l’un des principaux foyers de la Web-création.

Pour ce chapitre, (faute de temps) nous avons volontairement limité notre recherche aux trois pays dans lesquels nous avons trouvé le plus de collections de Web-art: l’Espagne, la France et la Grande-Bretagne. Dans le cadre d’études ultérieures, il serait intéressant d’analyser les quelques initiatives prises en Allemagne et en Europe de l’Est.


1 – Quelques rappels historiques sur le computer-art

a – Allemagne et l’Europe centrale

La première exposition d’art informatique eut lieu en 1965 à la Technische Hochschule de Stuttgart (y furent montrés des travaux de trois mathématiciens: Frieder Nake, Michael Noll et George Nees). Très vite, l’Allemagne s’imposa comme le principal lieu de monstration du computer-art [2]. Dans les années soixante, il est également intéressant de remarquer que de très nombreuses galeries tchécoslovaques et yougoslaves présentèrent ces nouvelles pratiques [3].

b – Grande-Bretagne

Les Britanniques s’intéressèrent à l’art informatique dès la fin des années soixante. Le premier grand vecteur de connaissances fut l’exposition ‘Cybernetic Serendipity: The Computer and the Arts’ (1968, Institute of Contemporary Arts). Le commissaire, Jasia Reinhardt, voulut montrer comment les technologies réussissaient à influencer la création artistique. « Qui pourra nier que nous assistons, avec l’informatique, à une sensationnelle expansion des médias et des technique artistiques ? Sans doute les possibilités inhérentes à l’ordinateur comme outil de création modifieront-elles assez peu les langages propres de l’art, puisqu’ils procèdent essentiellement d’un dialogue entre l’artiste, ses idées et le support. Et pourtant ces possibilités vont agrandir le champ de l’art et accroître sa diversité. [4]. » Trois artistes – Charles Csuri, Lloyd Summer et Duane Palyka – montrèrent leurs expérimentations graphiques sur ordinateur.

En 1969, Alan Sutliffe fonda le Computer Arts Society pour « encourager l’usage créatif des ordinateurs dans les arts et pour favoriser les échanges d’informations techniques. Pour remplir ces objectifs, la société commença à publier une newsletter intitulée Page, contenant des écrits sur la communauté des artistes exploitant l’informatique, ainsi que des listes d’expositions et d’événements [5]. »

c – France

D’une manière générale, les institutions françaises ne s’intéressèrent guère aux arts électroniques et informatiques. Les premières initiatives furent entreprises par le Musée d’Art de la Ville de Paris et par l’ARC (acronyme d’Animation Recherche Confrontation [6]).

En 1983, les arts électroniques et informatiques furent mis à l’honneur avec l’exposition ‘Electra [7]’. Dans un vaste secteur, des systèmes permettaient au public « de créer des images nouvelles, et plusieurs micro-ordinateurs ou autres appareils ludiques [de] donner libre jeu à son intervention [8]. [L’exposition eut un grand succès]: elle réussit à relier deux cultures, l’une artistique, l’autre scientifique [et ainsi] à contribuer à agrandir le champ général de l’esthétique. [Elle] attira en outre de nouvelles fractions de son public, et [fit] se rejoindre les partisans d’un art élitiste et les défenseurs d’un art populaire [9]. »


2 –Notes succinctes sur les collections de Web-Art en Allemagne et en Europe centrale

a – Allemagne

A ma connaissance, la Kunsthalle de Hambourg est le seul musée allemand à conserver des web-créations. En février 1997, il reçut quatre œuvres ; celles-ci furent sélectionnées lors du concours ‘Extension’ lancé par le journal Spiegel [10]. Par la suite, l’institution ne compléta pas cette amorce de collection.

Le ZKM [11], l’un des plus grands musées consacrés aux new media arts, semble, cette année, se pencher sur le Web-Art. Il dispose d’un département spécifiquement consacré au Net – le ‘ZKM_Institute for Net Development [12]’ – qui organise des conférences, coproduit des projets artistiques et invite des artistes en résidence. A l’heure actuelle, il semble ne toujours pas disposer de collection de Web-Art.

Il est très probable que les institutions allemandes chercheront à acquérir des œuvres virtuelles en observant l’essor du Net-Art au sein des grandes collections privées (ex. en janvier 2004, Sammlung Volksfürsorge commanda une webcréation à Cornelia Sollfrank [13]).

Le plus grand ensemble de web-créations en Allemagne n’appartient pas à une institution. Il fut mis en place par la plateforme online Netzspannung [14]. Sa section ‘Showcase für digitale Kunst und Kultur’ est envisagée comme une ‘archive ouverte’ aux artistes, aux designers et aux scientifiques.

b – Europe centrale: Hongrie et Slovénie

L’avènement d’Internet survint en même temps que la Chute du Bloc de l’Est. Aussi, le Web fut perçu comme un moyen de libération démocratique (de nombreux pionniers du Net-Art vinrent d’Europe Centrale ou de l’Est: Vuk Cosic, Alexei Shulgin…).

Le Centre pour la Culture et la Communication (le ‘C3 [15]’) est l’institution d’Europe centrale qui a montré le plus grand intérêt pour le Web-Art. Depuis son inauguration (le 26 juin 1996), il a pleinement concentré ses efforts sur la bonne intégration des nouveaux médias dans la tradition culturelle et dans l’avant-garde artistique. Entre 1996 et 2002, le centre réussit à obtenir une vingtaine de web-créations.

En 1999, Igor Stomajer offrit une de ses web-créations, b.ALT.ica, à la Moderna Galerija de Ljubljana. Igor Spanjol, le conservateur chargé des arts technologiques, déplore que le musée ne puisse pas entreprendre une collection de new media arts. Cette impossibilité est à mettre sur le compte du Ministère de la Cutlure slovène qui ne fournit que très peu de fonds pour les pratiques contemporaines (nota: l’Etat slovène privilégie les arts traditionnels: peinture et sculpture). D’ici deux ans, Stranjol espère réussir à acquérir Ascii History of Moving Images (2000) de Vuk Cosic.


Notes :

[1] Un Européen sur trois au moins se rend annuellement dans un musée » propos de GUY (J.M.), in Les pratiques culturelles en Europe, Paris, la Documentation française, 1991.

[2] Parmi les premières expositions d’art informatique en Allemagne nous pouvons citer: ‘Computergrafik’ (1967, organisée par M. Krampen, Galerie im Hause Behr, Stuttgart), ‘Computergrafik’ (1967, organisée par M. Krampen, Studio f, Ulm) et ‘Computer-Kunst’ (1969, Kubus Gallery, Hanovre).

[3] Parmi les principales expositions d’art informatique en Europe centrale, nous pouvons mentionner: ‘Computer Graphic’ (1968, House of Art, Brno, Tchécoslovaquie), ’Computer Graphic’ (1968, Gallery, Jihlava, Tchécoslovaquie), ‘Computer Graphic’ (1968, Gallery, Cottwaldov, Tchécoslovaquie) et ‘Tendencje 4’ (1968, Galerije Grada Zagreba, Zagreb, Yougoslavie).

[4] Cf. propos de REICHARDT (Jasia) in le catalogue Cybernetic Serendipity, Londres, 1968, p.68 – reprint in le catalogue Electra, Paris, Musée d’Art Moderne, 1983, p.68.

[5] GOODMAN (Cynthia), Digital Visions Computer and Arts, New York, Everson Museum of Art, 1987, p.38.

[6] L’ARC est une structure qui fut mise en place en 1966 par le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Elle fut initalement dirigée par Pierre Gaudibert. « L’institution a pour locaux ceux du MAMVP, mais son financement et son administration sont indépendants, rattachés directement à la Direction des Beaux-arts. Elle n’a pas de but de conservation, mais d’exposition » (THENEZE, Annabelle, Exposer l’art contemporain à Paris. L’exemple de l’ARC au Musée d’art moderne de la Ville de Paris (1967-1988), thèse soutenue en 2004 à l’Ecole des Chartes, Paris – Résumé de l’étude: http://theses.enc.sorbonne.fr/document143.html).

[7] L’exposition eut lieu du 10 décembre 1983 au 5 février 1984. Elle fut conçue par Marie-Odile Briot et Frank Popper. Elle reçut le soutien des chercheurs de Paris VIII: Edmond Couchot, Jean-Louis Boissier et Dominique Belloir.

[8] Cat. Electra, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1983, p.62.

[9] Ibid. p.77.

[10] Les quatre œuvres correspondent aux quatre prix attribués lors du concours: Cyber Tattoo des Allemands Micz Flor et Florian Claue (prix de dix mille marks), Refugee Republic du Germano-Américain Ingo Guenther (cinq mille marks), Intima 0.html du Slovène Igor Stromajer (trois mille marks) et Order a Theft de l’Americano-autichienne Christine Meierhofer (prix symbolique).

[11] Le ZKM (acronyme allemand de ‘Zentrum fûr Kunst und Technologie’) est un énorme complexe muséologique, de plus de quarante mille mètres carrés, situé à Karlsruhe. Depuis 1997, il est composé de deux bâtiments juxtaposés (le ZKM Museum for Contemporary Art et le ZKM Media Museum). Sa mission première est de lier des formes ‘traditionnelles’ (peinture, sculpture, design graphique…) à des initiatives utilisant des médiums plus contemporains (photographie, holographie, vidéo, installations multimédias, immersives…). Pour plus d’informations, cf. http://www.zkm.de/

[12] Cf. le site du ZKM_Institute for Net Development:
http://on1.zkm.de/zkm/e/institute/netzentwicklung/

[13] Page inaccessible [màj 20/07/2016]

[14] La Collection est accessible au: http://netzspannung.org/netzkollektor/

[15] Le C3 est un espace expérimental résultant de l’union de la Soros Foundation et de la MATÁV (Réseau des télécommunications en Hongrie). Il est dirigé par Miklos Peternak, un historien de l’art spécialisé dans les new media arts. Pour plus d’informations, cf. http://www.c3.hu/


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