David Hamilton

A l’occasion de la parution du neuvième numéro de Soon, contenant une remarquable série de clichés de l’actrice Mélanie Thierry, rencontre avec le légendaire et très controversé photographe David Hamilton.

J-D.B. : Pouvez-vous nous dire comment vous avez rencontré Mélanie Thierry ?

David Hamilton : Je l’avais déjà repérée, il y a quelques années, dans Quasimodo d’El Paris, puis aux côtés de Tim Roth, dans La Légende du pianiste sur l’océan, un grand film italien, réalisé par Giuseppe Tornatore. Elle y incarnait un petit rôle, mais était véritablement exceptionnelle. Cette actrice est superbe, et n’a pas changé en quinze ans. Olivier de Larue Dargère, directeur de Soon, me l’a présentée et le résultat se retrouve là, dans ce numéro.

Dans ce numéro, Soon accorde la part belle à votre travail.

En effet, après ce petit reportage photo, on trouve dix pages sur moi. Je voulais baser tout le magazine sur une idée de rêve, ce qui a mis tout le monde d’accord.
Je suis intéressé par le passé, l’idée de retour. Je suis passé de l’âge de l’innocence, qui est le titre de l’un de mes trente-cinq livres, à la fin de l’innocence. Là, on est arrivé à l’âge de vulgarité. Je vais essayer de tout remettre en place, en matière de normes, de redéfinir les règles des jeux. Le mot clé est : « harmonie ». Il faut trouver des normes, c’est l’idée que l’on met en application dans ce numéro.

Vous employez souvent ce terme d’ « harmonie ». Qu’est-ce qui, pour vous, caractérise la beauté ?

Une seule chose : l’ossature, quand tout est en place dans le corps. Dans la peinture, la musique, l’harmonie constitue le socle de la beauté. On ne sait jamais, si le modèle a quelque chose entre les oreilles, et c’est tant mieux !
Catharine Hepburn était sans doute la plus belle actrice. Greta Garbo et Grace Kelly étaient également de grandes beautés « classiques-classiques ». De nos jours, nous avons Kate Moss et Claudia Schiffer. J’ai moi-même été marié avec une beauté exceptionnelle : Mona Kristensen.

Quels détails physiques vous séduisent le plus chez une femme ?

La première chose, c’est la peau. Elle reflète le reste, l’intérieur. La peau claire, très pâle, les yeux bleus, la blondeur. Une vraie blonde, j’entends. Il y en a peu. L’ossature, le long cou, les longues jambes. Toutes les filles au monde veulent être blondes, et avoir de longues jambes. Les danseuses sont assez gracieuses. J’ai traîné dans toutes les écoles de ballet, pour y voir les petits rats.

Comment choisissez-vous vos modèles ?

Je vais dans le Nord, en Scandinavie faire mon « shopping ». Elles viennent toutes du Nord, d’Allemagne, de Hollande, de Belgique…
J’ai également des espions un peu partout, qui m’appellent dès qu’ils repèrent quelque chose. A l’époque, c’était plus facile. Maintenant, les agences sont toujours présentes, elle sont de plus en plus organisées.

Choisissez-vous des mannequins ?

Jamais ! Une fois qu’elles sont mannequins, c’est trop tard. À l’époque, c’est moi qui donnait les filles aux agences de mannequins. J’ai découvert Paulina, la plus belle femme du monde. Elle avait quinze ans. Un an après, elle avait un contrat de trois millions de dollars avec Estée Lauder. En Nouvelle-Zélande, j’ai découvert Rachel Hunter, qui s’est mariée avec Rod Stewart, mais je n’ai fait aucune photo d’elle. Ce n’est pas évident de trouver quelqu’un avec qui le courant passe.

Face au modèle, quelle est la qualité nécessaire que doit avoir le photographe ?

La complicité. La plupart des photographes restent à distance. Ils s’en foutent, ils ne connaissent même pas le nom de leur modèle. Ce n’est pas de la photo. Voilà pourquoi je ne fais pas de mode. Je vis avec ces filles, on part en vacances. C’est incompatible avec la façon de travailler d’une agence de mannequins.
Il y a longtemps, j’ai croisé Richard Avedon dans un aéroport, il m’a regardé et m’a dit : « I wish I had your job ! »

Il me semble que vous avez commencé la photographie assez tardivement.

J’ai d’abord été designer graphique d’Elle, avec Peter Knapp, c’était passionnant. Puis directeur artistique du The Queen, à Londres, et du Printemps. Bien sûr, comme tout allait très vite, nous faisions vingt pages par jour, et nous réalisions la maquette… J’ai démarré la photo à vingt-neuf ans, mais seulement pour draguer les filles… un peu par hasard. Et ça a marché. C’est mieux que de jouer au football, ou au cricket, n’est-ce pas ?

A quel rythme travaillez-vous ?

Rapide, je travaille à l’instinct. Un ami businessman, qui ne connaissait rien à la photo, m’a dit : « Hamilton, c’est un instinctif ». Tout est là. Rappelez-vous de cette grande photo du pape, prise il y a quinze ou vingt ans. Un photographe plaqué à terre shootait le pape lisant la bible dans son jardin, et il avait des baskets aux pieds, des Nike ! Extraordinaire. La photo rend son humanité au personnage… Une double page dans Match !

Gardez-vous votre appareil sur vous ?

Je n’ai jamais mon appareil photo sur moi. Je ne suis pas dans le même registre que les « témoins de leur temps ». Ces photographes qui se baladent partout, à la manière d’Henri Cartier-Bresson. Dans ce domaine, Henri Lartigue était le plus doué. Lancé par Avedon, c’était un homme qui savait vivre. Tout ce qu’il touchait, il le rendait beau. Magnifique…

Quel type de matériel utilisez-vous ?

Toute ma vie, j’ai travaillé avec un Minolta. Récemment, Canon m’a fourni de nouveaux appareils, de jolies choses, pleines de boutons… Je n’y ai rien compris. C’est l’œil qui compte avant tout. Je ne sais pas développer, ni tirer une photo. Je n’éclaire pas une photo : lumière de jour… Je n’aime pas la complication.

Vous en retravaillez donc pas vos photographies ?

Je les photocopie, c’est tout ! Certaines photographies sont complètement «brutes».

Tout au long de votre carrière, vous avez énormément pris de photos…

Oui, je dispose de quarante ans d’archives chez moi, que je trie tous les jours, à la recherche d’une photo ou d’un négatif. J’en ai 20’000 sur le mac, dont 19’000 filles. C’est du travail. Il ne faut pas que ça reste dans les tiroirs. J’ai une centaine d’albums. Récemment, j’ai voulu trouver un assistant, j’ai visité les Gobelins. Les élèves y sont très prisés pour leurs mérites : ils partent souvent faire du film d’animation à Hollywood… Mais quand on les voit, ils ressemblent à une vingtaine de robots ! Ils connaissent bien les boutons, mais ont peu idées, peu de flair.

Dans le milieu de la photo, qui considérez-vous comme proches de vous ?

Deux femmes : Diane Arbus et Sally Mann. Cette dernière fut contrainte de cesser de photographier sa propre fille, dès que celle-ci eut atteint l’âge de douze ans. Maintenant, elle capte des paysages, ce sont de belles œuvres. J’aime aussi beaucoup Paolo Roversi. Je crois qu’il fait partie des meilleurs même si je ne le connais pas personnellement.
Pour moi, l’âge d’or de la photo remonte à ses débuts, de 1860 jusqu’à la première guerre mondiale. Après cette date, on tourne en rond. On fait de considérables progrès techniques, mais il y a beaucoup moins de talents. L’âge du Pictorialisme était une belle période. Mon nouveau livre rend hommage aux Anciens. D’où le titre: Le retour. On fait marche-arrière, mais avec de l’espoir, car il faut trouver de jeunes talents.
J’aime également le travail de Miroslav Tichy qui est un photographe peu connu, c’est un diamant pur. C’est le talent de la magie. Ce Tchèque de 85 ans avait fabriqué son appareil avec du scotch, un fond de bouteille et du carton ! Il faisait des photos qu’il développait dans sa cuisine. Par manque d’argent, il dessinait le cadre à la main, directement sur la photo. Il photographiait des femmes, avec un appareil comme ça, et faisait des merveilles ! Lorsque j’ai découvert son œuvre, j’ai tout de suite voulu la retrouver dans quelques galeries. J’ai cherché, mais il n’y en a pas sur le marché. Quelqu’un a tout pris ! Le Centre Pompidou a exposé ses photos l’année dernière. C’est un talent pur comme Steichen, Le Gray…

Quels artistes appréciez-vous ?

George Mathieu, Zao Wou Ki, Dukeman qui n’a jamais fait une grande carrière. J’adore Twombly, mais ça dépend des périodes, et De Kooning… Si je devais choisir trois œuvres, ce serait un Rothko, un Fautrier, ou un Cranach… et un Gauguin, dont j’affectionne particulièrement une des œuvres qui se trouve à Edimbourg. J’aime beaucoup Charles Matton, un grand ami qui vient de mourir. Je l’ai collectionné depuis les années 60. Un vrai talent. Nous verrons qui restera. Le temps sera seul juge.

Que pensez-vous de l’œuvre de Roy Stuart ?

Ce n’est pas du tout mon rayon, tout ça. Il a un succès énorme, mais à mon goût, c’est vulgaire. Un monde à part…

Aujourd’hui, vous vivez en France. Est-ce à cause des problèmes, que vous avez eu outre-Atlantique avec ceux qui  n’appréciaient pas  votre travail ?

De la jalousie, c’est nomal… Toute cette agitation est un signe de succès !
Les Américains sont très puritains. Il y a quelques décennies, je me souviens que quelques uns déchiraient les pages de mes livres. Depuis le règne de Victoria, c’est un problème anglo-saxon qui a atteint les pays scandinaves, et l’Allemagne..Avec le temps, les Français, qui étaient  reconnus pour leur tolérance, suivent malheureusement l’Amérique…

Quel est le profil de vos collectionneurs ?

Mes collectionneurs sont maniaques, attentifs à la qualité de la photo. Ils veulent la perfection. Anna Bastien, qui a créé la grande exposition Andy Warhol, a fait le tour du monde. Il y a dix ans, il a acheté le Gustave Le Gray pour un million ou plus. Leurs profils sont tous différents.
En définitive, c’est le nu qui se vend le mieux, souvent de dos. Beaucoup aimeraient acheter mes photos, mais ils ne peuvent pas à cause de leurs femmes et leurs enfants, qui généralement ne sont pas d’accord…

Collectionnez-vous aussi ?

… Les filles !

Voyagez-vous beaucoup ? Quels sont les lieux que vous aimez à Paris ?

Je vis à Montparnasse, en ermite. Je vais manger au Tulip, à Edmond Delfour, et quelques autres restaurants autour. Le Ritz, c’est une bonne cantine. Je ne voyage pas tellement. Je travaille beaucoup : sept jours sur sept, huit heures par jour dans les archives, les bouquins. Parfois, je fais quelques expositions. Brutalement, la culture s’est laissée envahir par le snobisme. Il est devenu impossible d’entrer au Grand Palais, la file d’attente est interminable. Pour la vente Yves Saint Laurent, 9’000 personnes n’ont pas pu rentrer, c’est du pur snobisme. Le Matisse était la pièce de résistance, quelle beauté ! Dans toute vente, il en faut une.

Avez-vous des expositions de prévu prochainement ?

J’ai toujours des expositions autour du monde, ça tourne. Il y a deux ans à Padoue, et à la Biennale de Lyon où j’avais une salle à part pendant six mois. Le 14 mai, j’investis, à Genève, tout l’hôtel de la Paix, sur six étages.


Article initialement publié sur Art and You, 10 avril 2009

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