Dali Meets Vermeer – Mauritshuis, La Haye

Mauritshuis, La Haye, Pays-Bas, du 15 septembre au 11 décembre 2011

Réputé pour sa collection de peintures hollandaises du XVIIème siècle, le Mauritshuis (La Haye) accueille exceptionnellement, dans ses murs, une sélection d’œuvres d’art moderne. Dans onze de ses salles, figure une toile qui « ne devrait pas être là » : un diptyque de Salvador Dali jouxte, par exemple, La Jeune fille à la Perle de Johannes Vermeer… Ici, il ne s’agit pas de chercher des influences, mais plutôt de trouver des correspondances.


Thématiquement proches

1. Les deux œuvres présentent parfois de singulières similitudes. Cela est, par exemple, visible sur deux autoportraits exécutés en fin de vie : celui de Rembrandt, en 1629, et celui de Charley Toorop, en 1952. Ces deux artistes néerlandais ont eu des vies assez difficiles et n’ont pas hésité à se représenter de manière très directe. Comme dans le dernier autoportrait de Rembrandt, peint à 63 ans — il y apparait fatigué et usé, mais conserve un regard vif — Charley Toorop se montre de manière frontale, les yeux grand ouverts, les joues roses, les lèvres et les sourcils marqués.

2. Souvent, la différence entre les deux œuvres s’observe au niveau du style. Plusieurs points communs sont perceptibles sur La Nature morte avec livres et violon (1628) de Jan Davidsz de Heem et La Nature morte avec bouteille et couteau (1912) du jeune peintre cubiste Juan Gris. Les deux artistes se sont exprimés avec des camaïeux et leurs compositions apparaissent formellement « brouillonnes ». Le Néerlandais a assemblé sur une table des éléments observés ici et là. Alors que l’Espagnol a pratiqué une analyse des objets, ce qui se traduit par une abolition de la perspective, un enchevêtrement formel et un éclatement des volumes.

Un peu plus loin, on retrouve une nouvelle confrontation stylistique entre deux paysages hollandais. Van Gogh qui admirait Van Ruisdael s’est rendu au Mauritshuis pour contempler La Vue de Harlem (vers 1670-1675). Dans sa correspondance, il explique qu’il percevait les paysages à la manière maître du XVIIème siècle. Ici, on peut véritablement parler d’influence. Pour son tableau montrant des champs labourés, Les Sillons (1888), Van Gogh s’est inspiré de la vue de Harlem, tout en gardant son propre style : alors que Van Ruisdael accordait une grande importance au ciel (avec un horizon très bas), il préféra disposer sa ligne d’horizon beaucoup plus haut et faire glisser l’intensité lumineuse du ciel vers les champs.

Quelques fois, le résultat est extrêmement différent d’une œuvre à l’autre. On le remarque aisément en comparant les deux bouquets de fleurs peints par Willem van Aelst (1663) et Floris Verster (1893). Chez le premier, la vanité est peinte de manière extrêmement réaliste, chaque détail est visible. Pour rendre plus vraisemblable son œuvre, le peintre s’est détaché de la composition traditionnelle (symétrique avec un éclairage frontal uniforme) et a privilégié une composition en diagonale, avec un éclairage théâtral laissant transparaître une subtile répartition entre couleurs chaudes et froides. Tandis que chez le second, la nature morte est représentée de manière expressionniste, le détail est absent.

3. Dans d’autres cas, la différence est moins facilement identifiable et certaines connaissances sont nécessaires pour l’apprécier. Gerrit Adriaensz de Berckhey et Claude Monet ont tout deux représenté la ville avec des intentions différentes. Dans sa vue de La Haye (vers 1690), le premier a effectué un « portrait de la ville ». Il a enlevé un immeuble pour mieux faire ressortir ceux de derrière. Dans son Quai du Louvre, peint depuis un balcon du musée, Monet a quant à lui privilégié la « vie dans la ville ». Il a porté son attention sur les citadins, on ressent les vibrations de la ville. Des arbres bouchaient la vue, mais contrairement à Gerrit Adriaensz de Berckhey, l’artiste les a volontairement laissés.

Au premier coup d’œil, Le Paysage italien (1645) de Jan Both et La Montagne Sainte-Victoire (vers 1888) de Paul Cézane ressemblent à deux paysages méridionaux et chaleureux. Mais dans aucun des deux cas, il ne s’agit réellement d’un paysage… Les peintres ont dépassé la « banale » représentation de la nature. Jan Both a réalisé une composition à partir d’éléments vus en Italie. Et, Paul Cézane analysait ce qu’il voyait en y apportant des modifications ; son but ultime était de parvenir à l’harmonie.


D’autres correspondances

1. Au cœur de l’une des correspondances : la couleur. Dans Vieille Femme et Enfant avec des bougies (panneau, 1616) de Peter Paul Rubens et Petite publicité, Portes tournantes (toile, 1944) de Max Beckman, le noir est la teinte dominante. Alors que Rubens traite de l’obscurité de la nuit, et crée des effets de lumière via une bougie, Beckman souligne quant à lui la noirceur intérieure des personnages.

2. Deux toiles nous questionnent sur ce qui est réel et sur ce qui ne l’est pas. Caesar van Everdingen avec Le Trompe l’Œil avec un buste de Vénus (1665) veut nous faire croire qu’il s’agit d’une vraie sculpture ; pour y parvenir, il rajoute une branche autour du cou. A contrario, Giorgio de Chirico avec ses Archéologues (1929) dessine deux poupées pour nous montrer des personnages vivants. Assis et semblant discutter, le duo se transforme en ville avec des bouts de ruines à l’intérieur des corps. Une manière de nous montrer que la réalité est à l’intérieur des choses.

3. Des similitudes formelles ont permis d’élaborer deux autres rapprochements. La composition du Tombeau de William le Silencieux dans la nouvelle église de Delphes de Gerard Houckgeest, le spécialiste des représentations d’église, semble fort instable. Cette impression se retrouve dans le tableau abstrait Proun P23 no. 6 (1919) d’El Lissitzki, un artiste d’avant-garde russe qui pensait que l’avenir serait marqué par des immeubles flottants. Dans les deux œuvres, des piliers semblent nous tomber dessus.

Dans la dernière salle de l’exposition, le visiteur est convié à contempler le Couple aux têtes pleines de nuages(1936) de Salvador Dali accroché à côté de l’un des joyaux du musée, La Jeune Fille à la Perle (vers 1665) de Johannes Vermeer. Intimement persuadé de sa supériorité, l’artiste surréaliste espagnol se considérait comme le meilleur peintre son époque et Vermeer figurait parmi ses rares références. Il a visité le Mauritshuis et s’est penché sur la célèbre toile du siècle d’or. Son œuvre reprend l’idée de silhouette, les couleurs employées par Vermeer (bleu, jaune et blanc) ainsi que l’impression de mystère. Comme on ne sait pas à quoi pense la jeune fillie, on ne sait pas non plus ce qui se passe, ce que l’on doit regarder dans le diptyque de Dali, bref ce qui le rend fascinant.


Notre avis : située à seulement 20 km de Rotterdam, La Haye est une capitale européenne, cosmopolite et architecturalement admirable. Dans le quartier de la gare, des gratte-ciel y émergent depuis quelques années et s’inspirent souvent des bâtiments traditionnels. A l’instar de ces correspondances urbanistiques, cette savoureuse exposition illustre à la perfection cette tendance et constitue une excellente étape pour les voyageurs qui souhaitent découvrir les trésors de l’Europe du Nord.


Article initialement publié sur Artistikrezo le 25 octobre 2011

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