Cinq milliards d’années – dans le maelström de la création contemporaine

Palais de Tokyo, du 14 septembre au 31 décembre 2006

Tout comme le cosmos qui s’est relevé d’une phase de décélération et, grâce à une mystérieuse énergie noire, a entamé une fulgurante expansion il y a « cinq milliards d’années », l’art est actuellement mu par une force insaisissable. Il glisse de strate en strate et ne parvient jamais à trouver de point d’équilibre. Véritable maelström, le prologue de la session annuelle du Palais de Tokyo éprouve cette élasticité de la création contemporaine.

Fort séduisant, Perfect de Sabina Lang et Daniel Baumann – un monumental passage lumineux aux allures d’entrée de discothèque – convie les visiteurs à se glisser, sans crainte, dans le vaste univers tamisé de « 5’000’000’000 d’années ». En son sein, dix-huit œuvres – tout aussi furtives que spectaculaires, exploitant différents médiums et disposées sans fil conducteur apparent – sèment le trouble en confrontant différentes temporalités. Ainsi, par exemple, une Vespa et une moto Honda sont recouvertes par Mark Handforth de bougies, dégoulinent de cires colorées et gagnent progressivement des allures d’autels sacrés. A proximité, Patman 2 de Michel Blazy, habilement sculpté en pâtes alimentaires, reprend la forme du héros de jeu vidéo Pac-man et rappelle à tout un chacun que l’art contemporain n’est pas forcément figé dans le temps, mais peut éventuellement muter.

Toujours dans le même périmètre et suspendu au plafond, un écran témoigne de l’excursion de Gianni Motti dans les vingt-sept kilomètres du tunnel du Conseil européen pour la recherche nucléaire – là même, où des particules d’anti-matière sont habituellement propulsées à la vitesse de la lumière… Egalement agencé en hauteur, le sinueux anneau Scape de Vincent Lamouroux embrasse une bonne partie de l’espace et transperce, à deux reprises, les murs. Face à cette imposante structure métallique, diverses images viennent spontanément hanter nos consciences : et si un wagon de grand huit sorti de nul part ou une boule lancée sur cette rampe de flipper surdimensionnée venait à sournoisement faucher des imprudents ?

Un jeu sur le mental qui trouve subtilement son pendant là où on s’y attend le moins, dans l’escalier, avec Bucket de Ceal Floyer. Un léger clapotis laisse à penser que des gouttes d’eau, s’échappant régulièrement du toit, sont recueillies dans un seau. Mais, tout n’est que pure malice puisque le récipient ne contient que deux enceintes audio. Finalement, l’exposition se parachève par une surprenante rencontre avec Gone de Tony Matelli, une sculpture hyperréaliste de singe vêtu d’un t-shirt et aux deux membres supérieurs tendus en avant. Que fait ici cet hominien somnambule qui semble vivre l’exposition en rêve ? Nul ne le sait, mais une sensation d’inquiétante étrangeté se fait indiciblement ressentir.

En revenant sur ses pas et, s’il l’ose, en s’échappant par l’ouverture spécialement aménagée pour le passage de Scape, le visiteur poursuit son parcours à travers une deuxième exposition collective, intitulée « Une seconde, une année ». Dix œuvres s’activant de manière aléatoire y sont réunies. Quelques unes se révèlent fort discrètes comme l’Oeuf de Voiture – American Dino de François Curlet, un cube laqué de blanc au sommet duquel une antenne télescopique vient parfois timidement se déployer et se recroqueviller. Tandis que d’autres s’affirment de manière beaucoup plus fracassante ; à l’instar de la Valise de Roman Signer qui devrait exploser durant la période de l’exposition, de Révolution de Kristof Kintera, un mannequin d’enfant se frappant très durement la tête contre un mur, ou encore de l’installation Glassworks II de Kris Vleeschouwer poussant, de temps à autre, une bouteille en verre d’un imposant vaisselier.
Formée de quatre propositions individuelles, la dernière partie du prologue aborde également la dimension temporelle. De manière très classique, Renaud Auguste-Dormeuil présente The Day Before, une série de cartographies stellaires reconstituées grâce à un logiciel d’astronomie. A quoi ressemblait le ciel la veille des massacres de Guernica, d’Hiroshima ou des guerres en Irak ? Des astrologues pouvaient-ils prédire ces drames ? La réponse est certainement négative, mais à chacun de se forger son opinion face aux tirages photographiques.

Dans un registre beaucoup plus minimal, le Lithuanien Zilvinas Kempinas dispose en cercle neuf ventilateurs, au centre d’une petite pièce, afin de poétiquement laisser flotter dans les airs une fine bande magnétique. En procurant cette impression de temps laissé en suspend, le long serpent se mordant la queue parvient sans peine à apaiser les esprits jusqu’alors très sollicités et les prépare aux propositions beaucoup plus nerveuses de deux passionnés de bécanes.
Dans l’un des deux nouveaux modules réservés aux jeunes artistes, Fabien Giraud introduit trois mini-motos à explosion et les soumet ponctuellement à une séance de rodage collective. Dotées de capteurs ainsi que d’un dispositif d’intelligence artificielle assez basique, celles-ci réagissent aux comportements des autres machines – telles des animaux, elles rugissent, parfois même se dressent sur une roue – et tentent, lors d’un temps d’apprentissage, de synchroniser leurs mouvements pour parvenir à une certaine harmonie. Enfin, dans le second module, est diffusée une vidéo d’un biker suédois connu sous le pseudonyme de Ghost Rider, le montrant sur sa moto en train de foncer entre deux et trois cents km/h sur le périphérique parisien. Une esthétique de la dangerosité sur un fond de musique électronique haletant qui nous fait prendre conscience des risques encourus lorsqu’on se permet d’accélérer le cours des choses, le temps dit «normal».

A la sortie de ces six chapitres, l’amateur d’art a de fortes chances de se sentir décontenancé : sa passion ne lui semble plus être à considérer en termes de nouvelle « esthétique », mais bel et bien d’un point de vue purement dynamique entre différentes sphères de pensées. Cette perception de l’art – promue par Marc-Oliver Wahler, le nouveau directeur du Palais de Tokyo – séduira, sans nul doute, tous ceux qui s’éloignent volontairement des carcans et savourent les nouvelles formes artistiques en quête d’identification, de reconnaissance.


Article initialement publié sur Fluctuat le 6 octobre 2006

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