Né poussière, tu finiras… béton Involution et Chute Libre – Teresa Margolles

Au Centre d’Art Contemporain de Bretigny, du 13 mars au 9 juillet 2005, au Fonds Régional d’Art Contemporain Lorraine, du 5 mars au 1er mai 2005

Quasi-inconnue dans l’Hexagone, la Mexicaine Teresa Margolles frappe les esprits avec sa double exposition au CAC Bretigny et au FRAC Lorraine. Comme à son accoutumée, l’artiste présente des œuvres à base d’éléments humains inertes pour mieux nous faire percevoir l’aspect social et politique du dernier grand tabou : la mort, pensée comme la « vie du cadavre ».

Parallèlement à son activité de technicienne légale dans une morgue de Mexico City, Teresa Margolles (née en 1963) mène, depuis 1990, une singulière carrière artistique. Jusqu’en 1999, membre fondateur du collectif mexicain SEMEFO – acronyme de SErvicio MEdico FOrense, traduisible par « Service de Médecine Légale » – ses premières œuvres sont résolument gores : photographies de cadavres en décomposition, carrousel de chevaux momifiés (Carousel Lavatio Corporis, 1994, présenté à la Biennale de Lyon 2000), etc… Depuis, l’artiste s’éloigne progressivement de ces visions d’horreur. Son médium de prédilection reste le matériel organique provenant de personnes assassinées – notamment des eaux usées de laboratoires médicaux et de la graisse humaine – mais sa pratique, devenue conceptuelle et minimale, tend de plus en plus à s’adresser à la puissance de l’imaginaire du public.


La création et son double

Choisi avec une remarquable justesse, le titre de la manifestation du CAC « Involution » est une mise en garde. Bien plus que révolutionnaire, la création est ici envisagée en lien étroit avec son double, la destruction. L’artiste propose, de manière sous-jacente, un regard inhabituel sur la situation chaotique de certains quartiers de la mégalopole mexicaine frappés par la misère, l’ultra violence, la corruption et les discriminations sociales poursuivant leurs victimes jusque dans la mort.

En accoucheuse de consciences, Teresa Margolles propose au FRAC Lorraine (Metz) une saisissante installation, Chute libre (2005). Dans les combles de la salle d’exposition, un réservoir laisse échapper toutes les minutes une goutte de graisse humaine. Invisible à l’œil nu, celle-ci n’est perceptible que par le son de sa chute et la flaque répandue au sol. Métaphore de la cadence infernale des meurtres commis en toute impunité au Mexique, chaque résidu nous invite, avec beaucoup d’humanité, à compatir à la douleur des proches des victimes.

A la verticalité de sa Chute libre, l’artiste répond par l’horizontalité de sa Fosse commune (2005), définitivement ancrée dans le sol du centre de Bretigny. En février, elle détruit la dalle de béton ciré du rez-de-chaussée et en coule une nouvelle avec de l’eau provenant de la morgue de Culiacas (sa ville natale située au cœur d’un cartel de la drogue). Tout comme pour ses précédents monuments funéraires (1), le liquide – qui a servi à laver le corps des morts après autopsie – agit ici de manière indicielle et garde, de manière omniprésente, des « particules d’histoire de vie et de mort. »


Un lieu de compassion

Pour l’instant, vide, grise et silencieuse, la principale salle du CAC s’ouvre à nous comme un lieu de compassion. Légèrement en retrait, différents programmes vidéo – projetés sur une petite télévision et dans l’auditorium – témoignent de précédentes actions menées depuis 2000. La Ville en attente (La Havane, novembre 2000) synthétise, par exemple, le périple de deux heures et demi d’un jeune homme noir colmatant minutieusement les trous des murs d’une école secondaire cubaine avec un kilo de graisse humaine. D’autres documents présentent des performances à base d’eau des morts – plus ou moins diluée – utilisée pour couler du béton (2002), nettoyer une voiture (2003) ou encore violemment laver un homme torse nu (2004).

Sur la pelouse du parvis extérieur du centre, Teresa Margolles met à notre disposition Mesa y dos bencos (2005), un ensemble de mobilier urbain, très sobre, en béton lissé, composé d’une table et deux bancs. Chacun est invité à s’asseoir, voire à pique-niquer (ce fut notamment le cas lors du barbecue organisé lors du vernissage). Dans ce cas, mieux vaut ignorer la provenance de l’eau utilisée…

Formellement inspirée par les sculpteurs du Minimal Art et idéologiquement proche des « paysages entropiques » de Robert Smithson (2), la très engagée Teresa Margolles propose ainsi une remarquable codification abstraite de l’horreur. Loin de se contenter de dénoncer un banal malaise civilisationnel, l’artiste décharge sa colère, sa fureur envers la société criminelle. Telle un héraut au présent, elle réussit – avec talent – à nous faire réfléchir sur les conséquences d’une mondialisation enfonçant les pays les plus pauvres dans une violence aussi inéluctable qu’effroyable.


Notes :

(1) En 1999, Teresa Margolles produit Burial, en insérant un foetus dans une petite tombe mobile en ciment. Cf. le court diaporama sur cette œuvre

(2) L’entropie est un concept de thermodynamique repris, dans les années 60′ et 70′, par l’artiste américain Robert Smithson pour désigner la représentation du chaos quotidien de notre société. Ce modèle rompt avec la représentation du monde ordonné, recherché pendant des siècles par les artistes.


Article initialement publié sur Fluctuat le 23 mars 2005

A découvrir : sélection d’articles et critiques