Denis Baron, La Chair mutante – Fabrique d’un posthumain

À l’ère des révolutions bio-technologiques et de la culturalisation machinique, le corps humain est irrépressiblement rattrapé par les nouvelles voies de la connaissance, perd son statut de « sanctuaire » et s’avère fort malléable en tant que réceptacle expérimental.

Dans « l’antichambre d’une humanité future », les savants préfigurent la posthumanité. Ils s’emparent de leurs trousses à outils pour défricher de nouveaux terrains identitaires et concrétiser ce qui avait souvent déjà été esquissé par les mythes anciens (Métamorphoses d’Ovide, mythes du Golem…), puis par la science-fiction (le cyberpunk William Gibson, Philip K. Dick, Greg Egan, Maurice G. Dantec…). Happés par ces hybridations et manipulations transgressives, les artistes – qui ont toujours porté leur attention sur l’hybride, comme en témoignent, par exemple, les hommes-serpents de Bosh, et la Grande Odalisque d’Ingres – se plaisent à explorer les limites de la chair mutante, à interroger la portée de cette reconfiguration du sensible, le statut du vivant, et celui « des images comme forme du devenir réel du possible ». Qu’en est-il lorsque l’espace artistique est envisagé comme un laboratoire où se reconfigure l’homme ? C’est, résumé en quelques mots, le chantier de réflexion auquel Denis Baron s’attelle.


Technologie charnelle

Afin de mieux cerner l’étendue de son sujet, l’auteur s’essaie, dans un premier temps, à dresser un panorama des avancées de la technologie charnelle.

Denis Baron commence par évoquer la notion de cybercorps et replace, dans le contexte de la cyberculture, le mythe du cyborg – espèce située entre l’entité non biologique et l’humain au cerveau boosté de milliards de nano-robots. Pour les adeptes de ces concepts (les cyberpunks et quelques scientifiques tels que Kurzweil, le pape de l’Intelligence artificielle), le corps fusionnera irrémédiablement avec la machine et laissera la place à une « humanité technologique ».
 En attendant cette nouvelle donne, une poignée de techno-performeurs mène des expériences de biocompatibilité corps-machines et se lancent dans la création d’organes-machines fonctionnels : se positionnant comme objet d’expérimentation, Marcel.li Antunez Roca pratique des danses robotiques grâce à des exosquelettes (structures métalliques, munies de pistons pneumatiques et télé-manipulables par le public), Stelarc opére le redesign de son corps (en 1981, il s’ajoute un troisième bras, et à partir de 1998, s’implante des puces en silicium), et James Auger exploite les procédés de télépathie électronique.

Jouant avec les nouvelles possibilités virtuelles, quelques artistes préfèrent expérimenter le corps dans « un milieu non biologique, où la chair de l’individu est vécue sans que son organicité soit directement mise en cause ». Le collectif Kolkoz place des personnages et paysages en images de synthèse dans des films de vacances d’apparence banale, Matthieu Briand transforme le virtuel en art perceptif…

Plus ancrés dans le réel, d’autres créateurs s’engagent dans le Bio Art en exploitant l’ensemble des techniques modernes : la chirurgie esthétique, la culture de tissus, les neurosciences, la biomécanique, le clonage… À titre d’exemples, « Joe Davis implante dans des micro-organismes des dessins ou des textes écrits directement avec l’alphabet du vivant que sont les quatre paires de base (ATGC) formant l’ADN des cellules, [et] Marc Quinn expose un spécimen de son ADN comme un ready-made organique ».

Parfois les expériences artistiques vont assez loin et font débat au sein du monde scientifique. L’art a-t-il tous les droits ? Marion Laval Jeantet s’est, par exemple, injecté du sang de panda rendu compatible, et Eduardo Kac a modifié les gènes d’un lapin pour le rendre vert fluorescent… Lors de cette intervention, le Brésilien ne considérait pas le génome humain comme une limite, mais bel et bien comme un point de départ de nouvelles expérimentations ; une manière efficace d’affirmer que les bio-artistes sont devenus des bio-hackers et que l’homme ne relève plus seulement de l’évolution.


La chair mutante : matières et identités

Suite à cette courte typologie de la fabrique posthumaine, Denis Baron s’interroge sur les nouvelles matières et les identités induites par le développement de cette chair mutante. Il se penche alors plus précisement sur les réalisations de deux artistes brisant les stéréotypes de la beauté et prônant une libération de la matière corporelle : le cinéaste Matthew Barney qui met en valeur un « nouveau corps érotique, mi-humain, mi-mécanique, capable d’exploits inenvisageables par le passé », et Orlan qui laisse les chirurgiens pénétrer sa chair et insérer des implants en silicone à des endroits inhabituels.

« Exister ne suffit plus, il faut se sentir exister. » Des artistes, comme les photographes Keith Cottingham et Erwin Olaf, brisent les frontières de l’altérité, jouent sur l’androgynie des corps et réfléchissent à de nouvelles zones de plaisir. David Cronenberg imagine des êtres hybrides dotés de nouveaux organes excitables, tels les joueurs d’Existenz dotés de bio-ports (orifices se situant en bas de la colonne vertébrale, devant être humidifiés et excités pour fonctionner).

D’un point de vue éthique, le « remodelage identitaire par les sciences biologiques interroge l’intégrité de l’Homme tel que défini historiquement dans notre culture. » Qu’en est-il lorsqu’on modifie le codage et l’encodage d’un individu ? Qu’en est-il des doubles numériques et des identités biologiques technologisées ? « L’identité conçue critère de différenciation des espèces, sous l’influence de la mutation biologique, ne peut qu’amorcer une redéfinition de l’homme qu’on appellerait posthumaine. »

En moins de 100 pages et avec un style relativement limpide, Denis Baron signe une publication captivante, utile à tous les curieux désirant en savoir plus sur les mutations corporelles à l’ère biotech. Au travers d’un choix d’œuvres significatif, son lecteur perçoit aisément à quel point notre monde change, et à quel point l’art peut être considéré comme une activité des plus sérieuses. Précieux, non ?


Article initialement publié sur Art and You, le 19 juin 2008

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