Benoît Broisat – I still believe in miracles – Dessins sans papier – 2005

A l’occasion de « I still believe in miracles – Dessins sans papier », organisée par l’ARC, département contemporain du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Du 7 avril au 7 mai 2005

Révélation de l’exposition « I still believe in miracles – Dessins sans papier » (actuellement au Couvent des Cordeliers), Benoit Broisat réussit à très habilement combiner recherche graphique et pratiques numériques.

J-D. B. : Pour de nombreux artistes, le dessin est à la base de tout art. Partages-tu cette opinion ? Comment le situes-tu par rapport aux autres arts ?

Benoit Broisat : Cette idée, à notre époque, me semble assez paradoxale. Elle sous-entendrait que le dessin, dans une étape de tâtonnement, préparerait à l’élaboration d’une forme plus aboutie. Or, il me semble que précisément ce caractère d’inachevé, d’ouverture propre au dessin correspond à une aspiration très forte des artistes d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les dessins des artistes du passé, à travers une illusion rétrospective, nous séduisent souvent davantage que les œuvres achevées, dont ils n’étaient pourtant que la préparation.
Le dessin reste donc pour moi une pratique de référence, mais plus en tant que tel, plutôt comme archétype, comme modèle d’une pratique souple, vivante et ouverte.

Le terme de « dessinateur » a-t-il encore une signification ?

Il y a eu une mise à distance du medium, mais cela est tout aussi vrai pour la peinture ou pour les autres disciplines traditionnelles. En tout cas, il est intéressant de voir que dans cette exposition [au Couvent des cordeliers – lire la chronique] le dessin n’est pas vraiment envisagé comme une pratique mais plutôt comme un thème et qu’à ce titre il n’échappe pas à la grande entreprise de post-production. Plus que de dessiner, il s’agit de recycler et de détourner des genres liés à la pratique du dessin (dessin animé, tag, jeu vidéo, dessin de presse etc.). Les artistes de cette exposition ne sont pas à proprement parler des dessinateurs…

Ton « dessin de mémoire » mêle dessin classique (au marker noir sur papier) et technologie (logiciel de 3D). Peux-tu expliquer ta démarche ?

Je n’attache pas vraiment d’importance à la confrontation de ces deux techniques plus ou moins contemporaines. Pour moi, elles marquent plutôt les deux étapes d’une expérience que je menais à travers la réalisation de cette vidéo. Alors que notre appréhension habituelle du monde consiste en une rationalisation progressive des données de l’expérience sensible, il s’agissait avec ce travail de parcourir le chemin à rebours, d’aller du signe à la sensation. Il est troublant en effet de voir que ce réel dans lequel nous sommes immergés tout entiers, ce monde tangible, ce monde de sensations, laisse dans notre mémoire des vestiges si dérisoires. Pour moi la mémoire est un peu comme ces villes en ruine dont ne subsiste, paradoxalement, que ce qui était autrefois invisible, la structure interne, le squelette. De ce lieu où j’ai vécu pendant quinze ans, il ne me reste que le système de signes qui autrefois sous-tendait et structurait ma perception.
La première étape, celle du dessin, a donc été un travail d’inventaire de tous ces signes sans référents. La seconde était une tentative de leur redonner vie, de les substituer aux objets en jouant sur leur échelle et en les réinscrivant dans une temporalité par le moyen de l’animation.

Tant ton idée – de voyage dans la ville natale – que le rendu ont un caractère poétique. De quelle iconographie t’inspires-tu ? Acceptes-tu le rapprochement visuel avec l’estampe japonaise et le manga (dessins d’animation d’Hayao Miyazaki…) ?

Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne me suis pas vraiment intéressé à la dimension poétique de ce travail mais je pense qu’elle devait inévitablement, presque naturellement, découler des thèmes de la mémoire et du temps.
Le rôle de la neige était, par exemple, de contribuer à réintroduire un devenir dans ce système de signes figé. C’est aussi pourquoi cet élément a pu être perçu comme poétique. En réalité, la neige a un caractère de nostalgie poétique précisément parce qu’elle est propice à susciter une intuition de l’écoulement du temps. Devant un paysage statique, l’esprit naturellement idéaliste se laisserait volontiers prendre au piège d’une illusion d’éternité. La neige au contraire, avec sa monotonie à la fois douce et inexorable, oblige le promeneur à s’ancrer dans le temps, et suscite en lui un sentiment ambivalent de nostalgie. J’ai pris la neige pour son caractère temporel, mais la nostalgie, qui n’est rien d’autre que la sensation du temps, lui est resté attachée…
C’est peut-être là que réside le lien que tu relèves avec l’estampe et le manga. Ce rapprochement n’était pas volontaire mais c’est vrai qu’il y a dans tout l’art japonais une prédilection pour les phénomènes naturels (le vent, la pluie, la neige…) propres à rendre la durée sensible.

A chaque exposition, tu présentes un « à côté » à ta vidéo : un plan schématisé de Bonneville (Nouvelle Galerie, Grenoble, mars 2004), une interprétation poétique de Pierre Giquel (la Station, Nice, cf. le texte), Broussailles, une sculpture en papier découpé (Frac Champagne Ardenne, Reims, cf. photo)… Petit à petit un univers se forme. Pour cette exposition, tu as choisi un texte du chanteur Antony.

Au départ, tout cela n’est pas forcément conceptualisé. Ces « à côtés » évidemment sont un moyen d’ouvrir l’œuvre, de lui donner d’autres perspectives. C’est assez spontanément que je déroule les potentialités d’une forme, que je cherche à l’inscrire dans une filiation et à faire qu’elle suscite d’autres formes. Il me semble très important d’être attentif aux relations qui peuvent se tisser autour de la forme sans pour autant esthétiser cette relation, sans poursuivre le fantôme d’une relation pure (relation à rien ou relation à la relation elle-même qui devient un objet aussi banal que les autres). Et puis, il se trouve que le statut d’artiste autorise une position d’acteur, là où en règle générale on ne serait que spectateur. C’est une chance dont je ne veux pas me priver.

La collaboration est aussi un moyen d’officialiser des influences ou des filiations, et plus profondément de se reconnaître dans une sorte de famille, quelque chose de très fort qui oblitère les distances, aussi bien dans l’espace que dans le temps. Antony d’ailleurs, a qui j’ai demandé un texte pour cette exposition, texte qui est devenu une sorte de « chanson potentielle », dit cela très explicitement dans son duo avec Boy George quand il chante You are my sister. Je crois qu’il ressent très fortement l’importance de la mise en réseau des différentes formes de création, et c’est aussi pour cela que j’avais envie de travailler avec lui. Je savais que, pour lui, cette transversalité avait un sens particulier.
Je travaille en ce moment à un projet d’édition, une sorte de « journal impromptu » qui paraîtrait à rythme irrégulier et qui me donnerait l’occasion de donner une visibilité aux collaborations et aux formes qui se développent en amont et en aval de mes projets. Un premier numéro justement sera consacré à ces « à côtés » de Bonneville. Je cherche pour l’instant des partenariats, mais l’idée n’est pas d’inscrire cette publication dans un cadre figé. Peut-être que là encore le dessin, avec sa souplesse et son indétermination, pourrait être un modèle idéal…


Article initialement publié sur Fluctuat, 5 mai 2005

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