Antoine Watteau – Bozar, Bruxelles

Du 8 février au 12 mai 2013

Le Palais des Beaux Arts de Bruxelles, aka Bozar, propose une magnifique exposition consacrée à Antoine Watteau. Une manifestation ambitieuse qui permet de découvrir la transition entre l’âge classique et le Siècle des Lumières mais également la subtile appropriation de la musique par un peintre.


Une cinquantaine de peintures et dessins de Watteau

L’œuvre de Watteau (1684-1721), qui avait déjà été présenté ici-même, en 1975, lors de « De Watteau à David » bénéficie, pour la première fois en Belgique, d’une exposition qui lui est entièrement consacrée. Refusant le parti pris de la rétrospective exhaustive (tel que cela a été opéré par les galeries nationales du Grand Palais, du 23 octobre 1984 au 28 janvier 1985), le commissaire s’est sciemment focalisé sur l’aspect musical. Un choix pertinent puisqu’un tiers de son œuvre peint est en relation avec la musique.

Réalisée par le Palais des Beaux Arts de Bruxelles en collaboration avec le Palais des Beaux Arts de Lille, l’exposition présente quinze tableaux — ce qui peut paraître peu mais qui se révèle un échantillon fort significatif de la production nous étant parvenue. En effet, seule une centaine de peintures disséminées aux quatre coins du monde (Paris, Tokyo, San Francisco…) est recensée à l’heure actuelle.

Watteau ne donnait pas de titre à ses œuvres et ne les signait pas non plus, ce qui peut expliquer la disparition de nombreuses d’entre elles  au fil des siècles.
On sait juste que l’artiste en aurait peint au moins 239 si on se réfère aux Figures de Différents Caractères (1723-1735), un recueil initié par son ami Jean de Julienne, directeur des Manufactures royales de teintures. Véritable hommage posthume, cet ouvrage contient plus de six cents reproductions gravées d’œuvres du maître, réalisées par quatorze artistes — une salle d’exposition nous présente un ensemble de ces planches, dont quelques unes réalisées par le jeune Boucher, alors âgé d’une vingtaine d’années.
Parfois, des tableaux de Watteau resurgissent comme par magie. Ce fut, par exemple, le cas de La Surprise (vers 1718), une petite pastorale sur bois longtemps restée la propriété d’une famille, remarquée par une compagnie d’assurance en 2007 puis vendue aux enchères le 8 juillet 2008 pour la coquette somme de quinze millions d’euros.

L’exposition présente également une trentaine de dessins — à l’heure actuelle, on en conserve encore sept cents sur les deux à quatre mille très probablement  exécutés. Ces dessins étaient perçus par l’artiste comme des feuilles d’étude, la nourriture de ses peintures.

Le tout est intelligemment complété par un ensemble de gravures, ainsi que par des partitions et des instruments de musique d’époque, similaires à ceux représentés par l’artiste.


Les débuts d’Antoine Watteau 

Fils d’un modeste artisan couvreur, Watteau passe, ses premières années, à Valenciennes (l’ « Athènes du Nord »), la capitale du Comté du Hainault, prise par les Français, six ans avant sa naissance. Autodidacte, il monte très jeune à Paris et travaille chez un marchand de peinture sur le Pont Notre-Dame où il copie des images religieuses et des tableaux de genre. Il suit des cours chez Claude Gillot qui lui fait découvrir la comédie italienne puis chez Claude Audran, ornemaniste et conservateur du musée du Luxembourg.

Travaillant en marge des fastueux milieux de cour et non enclin à la grande peinture d’histoire, Watteau exécute, en solitaire, de petites scènes de genre. Selon le comte de Caylus, l’un de ses biographes, il « composait sans objet ».

La peinture des anciens Pays-Bas est incontestablement l’une des deux sources d’inspiration majeures pour Watteau. Cela s’observe, par exemple, dans L’Indiscret (vers 1716) où il reprend un  joueur de flageolet peint par Rembrandt dans L’Espiègle (1642).

La peinture vénitienne du XVIème siècle dont il « aimait beaucoup le coloris et la composition » (Edme-François Gersaint, proche du peintre) constitue l’autre grande source d’inspiration pour Watteau. Souhaitant la découvrir in situ, l’artiste participe au Grand Prix de Rome, en 1709, mais ne finit que second et ne peut, par conséquent, pas effectuer la studieuse retraite en Italie.

Watteau ne se penche attentivement sur la peinture italienne qu’à partir de 1715, suite au voyage de son ami, l’opulent financier Pierre Crozat, qui rapporte de nombreux dessins de maîtres. Il se met dès lors à copier les paysages italiens et le thème de la pastorale — très appréciée par les Vénitiens — trouve un écho tout particulier chez lui comme en témoigne, par exemple, sa scène d’Arcadie intitulée Deux jeunes gens, dont un violoniste, assis dans un paysage, d’après Giulio et Domenico Campagnola (entre 1713 et 1717).

Non cloisonné dans un registre, l’œuvre de Watteau témoigne d’un singulier brassage des cultures : de différents pays, de différentes couches sociales… Généralement, l’artiste s’empare de la réalité grâce à son sens aigu de l’observation et la retraduit à sa manière pour forger des scènes de son invention. Dans une œuvre de jeunesse fort originale, la Suite de Figures chinoises et tatares du château de la Muette, il représente un musicien vêtu à la mode asiatique (robe, chapeau de paille…) jouant d’un instrument européen, une vielle à roue, et un peu plus loin, un pâtre souffle dans un suona, un instrument à l’origine militaire…


Les clés du succès de Watteau : Intimité, sensualité et fête galante

Lors de la Régence (1715-1718), Philippe II, duc d’Orléans quitte Versailles pour le Palais-Royal à Paris. Le faste de la cour cède alors le pas à l’intime, et Watteau est de plus en plus estimé par les mécènes. En 1717, l’artiste est nommé à l’Académie en tant que peintre de fêtes galantes. Les deux termes les plus utilisés à l’époque pour désigner sa peinture sont « nouveau » et « charme ».

La fête galante est caractérisée par la réunion de personnage (souvent en nombre pair) participant à des jeux sentimentaux / amoureux, dans une nature printanière.

Watteau se plonge dans deux univers, le rêve et le théâtre. L’artiste pose son sujet — une promenade, une scène de danse frivole… — et laisse l’imagination du regardeur divaguer à sa guise. « Dans ce monde de rêve, on ne connaît ni le regret, ni le remords, ni les tumultes de la passion, ni les déchirements des sentiments contraires… De la vie, il ne reste que l’amour, et de l’amour que le rêve d’un poète soudain épris un soir de bal. » (Georges Seailles, Watteau, 1927, p.95)

Dans L’Accord parfait (1717-18, Los Angeles County Museum), la scène n’est guère explicite. Dans le fond, un couple d’amoureux s’éloigne. Au premier plan, une jeune femme tient un cahier et un flûtiste joue. Peut-être suit-il la partition qu’elle lui tend ? Ou peut-être accompagne-elle le musicien au chant ? A leurs pieds, un jeune guitariste attend. Peut-être pour déclarer à son tour sa flamme en musique ? Nul ne le sait…

Très souvent, Watteau se plaît à représenter des musiciens à l’arrêt. Dans La Gamme d’amour (1717-18, National Gallery de Londres), une jeune femme tenant une partition et un guitariste sont plongés dans un temps d’attente. Ils se regardent, semblant se mettre tout aussi d’accord sur la bonne interprétation du morceau à venir que sur leurs intentions sentimentales.

Connu et apprécié des plus grands esprits du XVIIIème en seulement quelques années, Watteau fut une étoile filante. Il disparaît à Nogent-sur-Marne, le 18 juillet 1721 à l’âge de 37 ans, sans doute des suite de la tuberculose. Plusieurs artistes — parmi lesquels Nicolas Lancret — tenteront de reprendre le thème de la fête galante mais ne parviendront jamais à égaler le maître.


Concerts et art contemporain

En marge de l’exposition, Bozar développe un programme culturel très abouti : conférences, stages pour enfants…

Chaque jeudi soir, dans un salon situé au cœur du parcours, des intermèdes musicaux sont executés par des élèves de différents conservatoires supérieur eeuropées. Le reste du temps, une conversation entre Pierre Rosenberg (président-directeur du Louvre de 1994 à 2001, académicien français) et William Christie (chef d’orchestre, administrateur de la Cité de la musique depuis 2006) est projetée sur grand écran.

Par ailleurs, un audio-guide est distribué à l’entrée : des morceux de musique diffusés ainsi que des interventions littéraires de Pierre Michon (des extraits de Maîtres et serviteurs) sont diffusés tout au long de l’exposition.

On notera également la présence de photographies de l’artiste contemporain belge, Dirk Braeckman. Prenant place là où certaines œuvres n’ont pu être exposées par soucis de conservation, ce travail est inspiré par les travaux de  Watteau. Il « nous fait entendre et voir ce qui se joue entre les personnages de Watteau penchés l’un vers l’autre. Un chuchotement. Une musique. » (Peter Verhelst)

Enfin, les mélomanes s’enthousiasmeront de la sortie de La Musique de Watteau, un livre-disque 2 CDs édité par Harmonia Mundi. Plus de deux heures de musique de M.A. Charpentier, J.-B. Lully, M. Marais, F. Couperin…


Article initialement publié sur Artistikrezo le 6 mars 2013

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